Par Pr. Abderreak Dourari

Dans cette première partie d’une longue contribution critique sur l’arabisation dans le monde arabe*, le professeur Abderrezak Dourari** explique que dans cette région, l’« hétéronomie du champ du savoir », autrement dit sa dépendance de facteurs extérieurs, « procède d’une volonté de maintien au pouvoir des gouvernants ». Pour lui, la politique d’arabisation « est un élément-clé de ce système de (re)production historique de société dans la mesure où elle élargit la fracture intellectuelle entre le niveau de la pensée occidentale et celui des sociétés dites arabes ».

 L’universitaire algérien vit, en tant qu’homme autant que dans ses activités de professeur/ chercheur, dans un combat inlassable contre plusieurs contraintes éprouvantes : (1) les conditions matérielles et morales de travail ; (2) l’hétéronomie du champ du savoir dans le monde dit arabe ; (3) aggravé par le retard épistémique induit de la posture intellectuelle hégémonique dans les sociétés arabes induisant un hiatus presque insurmontable avec la pensée moderne ; (4) et la subséquente perte de domaines de la langue arabe scolaire.

La conjonction de ces facteurs négatifs plombe l’atmosphère intellectuelle et explique bien l’état de la pensée scientifique, culturelle et même politique dans les sociétés dites arabes qui ont tourné le dos à la pensée scientifique depuis le 15ème siècle[1]. Cette atmosphère favorise les extrémismes les plus rétrogressifs et les plus inhumains, dont les réflexes plutôt que la pensée demeurent prisonniers de l’épistémè impensée du 7ème siècle de l’ère chrétienne. Travailler dans et vers la langue arabe scolaire, c’est faire face à tous ces retards psychologiques et épistémologiques et la béance de la fracture intellectuelle avec l’Occident n’en est que plus étendue.

1) Les conditions matérielles et morales

Hélas, la terrible dégradation des conditions de travail matérielles et morales des acteurs du champ scientifique et éducatif, et plus largement dans la société algérienne, est plus que connue. Il ne s’agira pas ici des tracas d’ordre social et économique seulement. Le statut du savoir, de manière générale, et de ses précurseurs dans le monde dit arabe, a été assez décrit jusque dans ses aspects inénarrables pour qu’il y ait besoin de le refaire ici[2], mais il explique sans doute la fatalité qui a fini par emporter les chercheurs, les uns en exil et les autres dans l’au-delà, à l’instar de Mohammed Yahiatène, et Djamel Guerrid, après avoir constitué, pour eux, un handicap permanent dans leur pratique pédagogique et scientifique. L’écueil le plus immédiat est certainement celui de l’administration universitaire.

L’administration est médiocre et castratrice dans les universités algériennes car elle procède du pouvoir et non pas du savoir[3]. Elle est autoritaire et ne tient compte d’aucun contre-pouvoir scientifique ou pédagogique qu’elle soumet à ses caprices. Elle monopolise l’essentiel des moyens de travail (bureaux et moyens de communication y compris l’Internet). Le professeur/chercheur a un statut bancal car il est perçu comme un adversaire attelé à la démystification/déconstruction des actes de manipulation commis par le pouvoir (politique et administratif) par le biais de la prévarication et la rétention d’information. Les professeurs/chercheurs sont persécutés ostensiblement ou discrètement et la hiérarchisation à l’université ne tient aucun compte ni de la quantité ni de la qualité de l’activité scientifique et pédagogique. L’ordre de la domination obéit à la seule règle de l’allégeance au pouvoir politique dont découle celui, total, de l’administration.

L’administration domine, contrôle, transforme le droit en privilège qu’elle accorde à sa clientèle qu’elle tient au service des plus puissants pour s’attirer la protection du pouvoir (contre la loi) dont elle s’essouffle à obtenir l’agrément d’agent zélé…La production scientifique et la pédagogie sont alors réduites à tout ce qui est bruyant et creux justifiant l’existence de l’administration. Par exemple, une réforme du système universitaire est lancée tambour battant et s’appelle, pour faire beau, LMD ! Ou alors l’approche par les compétences (APC), aussi mal élue que son homonyme des mairies, l’Assemblée populaire communale.

Le changement est suggéré par le nominalisme. Aucun bilan ne fera suite, aucune évaluation, aucune classification des universités n’est engagée sur le critère de l’activité scientifique ou sur l’efficience de la gouvernance. Les institutions universitaires ne sont liées par aucune compétition scientifique, autant que les professeurs/chercheurs eux-mêmes en tant qu‘individus. Aussi n’y a-t-il aucune raison de rendre visibles les meilleurs professeurs/chercheurs. Ceux parmi eux qui accèdent aux postes de responsabilité ou aux financements (études à l’étranger, mobilité…) sont bien des représentants de l’administration universitaire et des ministères qui compensent leurs carences scientifiques par l’élargissement de leur pouvoir administratif.

 2) l’hétéronomie du champ du savoir dans le monde dit arabe

Le monde dit arabe se caractérise au plan des mentalités des castes au pouvoir par l’invocation incantatoire d’une spécificité singulière, due à sa religion paraît-il, qui lui permet de tenir un discours de légitimation de pratiques à contresens[4] de l’évolution du monde entier toutes civilisations confondues. Il ne s’embarrasse, cependant, pas du principe de non-contradiction en faisant sienne la publicité du « dialogue des religions » et même de « l’universalité » !

Aujourd’hui encore cette raison spécifique et singulière, qui a un palmarès impressionnant de destructions en Algérie et ailleurs dans le monde islamique, persiste en tentant, en Tunisie, de faire revivre l’enseignement de la Zeitouna.[5] On pourrait aussi donner l’exemple de l’Egypte dont le gouvernement islamiste s’est efforcé de replonger la société dans l’idée du l‘âge inaugural et qui a été finalement chassé par les citoyens deux ans après son élection (les manifestations du 30 juin 2013). Notre ami Mohammed El-Medlaoui[6] dénonce dans un long article la volonté des islamistes au pouvoir au Maroc d’instaurer l’enseignement du « miracle du Coran » dans toutes les filières d’enseignement.

 

2.a) Acharnement contre la pensée critique et système de production historique des sociétés

La pensée critique est bannie des systèmes éducatifs arabes. Toute approche critique du corps doctrinal du discours du pouvoir ou de l’islamisme, à partir des épistémologies des sciences sociales, est ipso facto condamné. Les sciences sociales, dont l’objet est l’homme, l’organisation et le fonctionnement des sociétés et du pouvoir ainsi que les fondements des discours de légitimation, sont déclarées ennemies. Elles sont alors dites juives, comme si la physique, la chimie et les mathématiques étaient, elles, islamiques !

L’école algérienne s’est dégradée non pas parce l’enseignement des sciences sociales y serait hégémonique (elle n’est performante ni dans ces sciences, ni ailleurs), mais bien parce qu’elle est dominée par les thèmes idéologiques et identitaristes, qu’elle subordonne la raison scientifique à la raison religieuse la plus fermée du wahhâbisme, méprise l’histoire (l’amazighité depuis le paléolithique supérieur et l’algérianité actuelle) et la géographie (l’Afrique du Nord), et qu’elle a été mise sous l’étouffoir de l’article 120 du parti unique dès 1980 en matière de leadership (depuis le directeur d’école jusqu’au recteur d’université), ce qui est aggravé par le mépris du critère de compétence pédagogique et managériale au profit de la seule capacité d’allégeance et de baragouin en langue arabe.

La politique d’arabisation vindicative déclenchée dans les années 1980 a vidé l’école algérienne de ses compétences actuelles et à venir. Elle a brisé l’esprit de rationalité et la maîtrise des langues étrangères de même qu’elle a brisé la maîtrise de l’arabe scolaire. Elle a brisé l’amour et l’enseignement des mathématiques autant que des sciences sociales. Elle a inhibé le désir de compétence car celle-ci n’avait plus aucune implication pragmatique dans la société où le savant est méprisé au profit des relations de proximité avec le pouvoir. L’école est disqualifiée car elle n’est plus cet ascenseur social qu’elle était au lendemain de l’indépendance ; ce n’est plus elle qui promeut l’élite et le leadership social mais l’allégeance.

Moderniser l’école signifie (ce que voulait dire le Premier ministre Sellal?) y garantir la primauté de la raison scientifique sur les mentalités traditionnelles ; ce n’est certainement pas en exclure les sciences sociales. Ou alors les questions brûlantes des Algériens relatives à l’échec scolaire, à la discréditation du savoir et de l’écroulement de l’université, à la harga (l’émigration clandestine), au suicide, au terrorisme, au retour aux conflits tribaux et ethniques, à la corruption des agents de l’Etat aux plus hauts degrés, à la déliquescence des institutions de l’Etat et au triomphe honteux du néopatrimonialisme, à l’incapacité avérée des gouvernements successifs depuis 1962 de gérer l’économie et la société… Toutes ces questions relèveraient-elles de la chimie, de la physique ou des mathématiques ?

« Derrière chaque fait social, il y a de l’histoire, de la tradition, du langage et des habitudes » nous dit Marcel Mauss. Ceux qui regardent d’en haut les sciences sociales devraient afficher moins de morgue surtout quand on est Ghardaïa[7], ville qui connaît une instabilité chronique en termes de conflits économiques, sociaux, culturels et ethniques mais paradoxalement aucun conflit chimique ou physique ou même mathématique !

Selon Omar Aktouf[8], intellectuel critique très en vue au Canada et aux USA, qui cite le Tiers instruit de Michel Serres : « Les humanités poussent…à se poser trop de questions fondamentales et donc à entretenir et à intensifier l’angoisse ; car, contrairement aux ‘sciences exactes’, elles ne peuvent conduire à l’illusion de posséder des certitudes…et ce sont ces illusions de certitude qui permettent les attitudes technocratiques, pragmatiques, matérialistes et productivistes, si nécessaires à la bonne santé du ‘marché’ universel » (p90-91)

Si les systèmes dogmatiques de l’islamisme et du pouvoir, dont les certitudes relèvent de la foi, sont ainsi violemment soustraits à la pensée critique (impensable), il convient de s’interroger sur la nature du système de production historique des sociétés qui est maintenu par la violence dans les sociétés dites arabes et qui en explique la stagnation ou la relative évolution sanglante et paradoxale. On reconnaît là les traits de la société fermée de Karl Popper[9], mais ce sont des sciences sociales !

Le fonctionnement des systèmes politiques arabes actuels relève d’une posture mentale commune : conscients de ne pas posséder d’autorité (illégitimité), mais seulement du pouvoir (détention du monopole de la violence), ils tentent d’empêcher l’émergence de toute autre autorité, particulièrement d’une autorité scientifique autonome visible capable de déconstruire leur système politique ankylosé qu’ils présentent comme unique vérité.

 2.b) Le salafisme comme posture générale

Pour l’idéologie dominante, les problèmes anciens et nouveaux des nations arabes et islamiques « ne pourraient être résolus que par ce qui a pu les résoudre à leur commencement » ! (« lâ tasluhu ‘umûru hadhihi al-‘umma ‘illâ bimâ salaha bihi ‘awalluhâ ») et, par conséquent, la plongée dans le passé mythique est présentée comme une panacée. L’image du savant est disjointe de l’innovation ou de la créativité (« kullu bid’atin dalâlatun wa kullu dalâlatin fî an-nâr », énonçait Ibn Taymiyya). Le savant est une simple mémoire de faits et de gestes des « pieux Anciens », sélectionnés, et leur répétiteur moraliste, selon l’avis d’Ibn Taymiyya présenté indistinctement comme savant. Les institutions scientifiques et le savoir (la raison) relèvent ipso facto du souci du paraître-non être (mimer formellement l’Occident). C’est Platon qui disait fort à propos : « Quand les hommes auront appris beaucoup de choses, ils croiront être bien savants et ne seront que des ignorants pour la plupart et de faux sages insupportables dans le commerce de la vie. »

Pourquoi yawm al-‘ilm (La journée de la science) est-il conjoint à la célébration du décès d’Ibn Badis, un réformateur des pratiques populaires de l’islam et cependant favorable à la sécularisation de la société algérienne, non connu pour avoir une grande production intellectuelle comparable à celle de Mohammed Abduh, de Rachid Ridha, de Taha Hussein, de Khaled Mohammed Khaled, d’Ali Abd- Ar-râziq…ou même de ses compatriotes algériens tels Mouloud Mammeri, Mostéfa Lacheraf, M. Chérif Sahli, Mohammed Arkoun!

L’entretien de la confusion entre « ‘ilm » (=érudition religieuse) et « ‘ilm » (=science rationnelle) rend service à l’idéologie conservatrice et aux détenteurs du pouvoir mystificateur. Cependant, ce sont ces discours mystificateurs et inhibiteurs qui sont amplifiés et rendus prégnants dans la société par les grands médias contrôlés férocement par les pouvoirs et leurs appareils idéologiques. Qui aura lu les travaux de Durkheim sur le suicide ou sur les formes élémentaires de la vie religieuse ?, ceux Mircéa Eliade sur les aspects du mythe ? Mythes rêves et symboles ?

 Déni de réalité

 

Dans cette raison mimétique et apologétique, les faits objectifs, comme les conséquences des comportements épistémiques, sont dédaignés. Seule compte l’obtempération au pouvoir omniprésent et au sacrépostulé et à ses agents. La catastrophe du terrorisme islamiste (pression violente sur la conscience de la société et l’imposition d’une volonté particulière sur la volonté générale) n’est pas vue sous l’angle de la place de la question religieuse dans la politique de l’Etat indépendant (l’islam officiel) ; celle du sida n’est vue que sous l’angle de l’écart par rapport à la norme morale religieuse (honteuse maladie) et les médias sont pudibonds quant aux moyens de s’en préserver car, disent-ils, notre belle religion nous en préserve; la pédophilie (des Imams ont été inculpés), l’inceste, le viol, les violences contre les faibles, et même la corruption endémique et l’esclavage…la question de l’adoption de même que ses inhumaines procédures ne tiennent compte que de la conformité à certains oukases religieux, mais jamais de l’intérêt psychique et du confort mental de l’enfant ou de ses parents adoptifs (nombre de ces enfants sont bafoués et condamnés à vivre dans la souffrance de ‘sans origine’) pour la seule fin de conformité avec une vieille règle religieuse née dans une société qui ne dépassait pas les 10.000 habitants, mais imposée comme règle atemporelle !

Ces phénomènes sociaux, ces représentations, ne sont pas soumis aux grilles analytiques et explicatives de la raison scientifique des sciences sociales. Les institutions qui sont le propre de l’Homme ne sont pas non plus soumises à l’analyse comme si leur existence était naturelle. La pensée n’a aucune fuite sur la réalité, elle ne traite pas de faits observables, mais se contente de reproduire un discours incantatoire qui renvoie à d’autres discours anciens « d’autorités » religieuses, rapprochés, même par forçage de sens, de situations actuelles. En l’absence de méthodologie scientifique, c’est le principe de l’analogie (= al-qiyâs) seul qui fonde toute leur approche intellectuelle-véritable table de Procruste.

Tout est transcendantalisé, l’histoire devient une hiérohistoire et la parole « révélée », y compris l’expérience de Médine, subit « un arrachement à la réalité historique »[10] à telle enseigne que même les ouvrages islamiques des sur « asbâb nuzûl »les circonstances de la révélation) sont oblitérés[11]. Le pamphlet de Mohammed Abdeslam Farag[12] est la référence obligée, hypostasiée et transcendentalisée des islamistes qui n’hésitent pas à éliminer physiquement tout penseur critique à leur égard…

La chari’a (au singulier et avec un article défini!), devenue référence obligée que tout le monde pense connaître, n’a aucun support bibliographique particulier (codex, corpus de règles ou de lois ou de principes repérables) afin de la dérober à la pensée critique. C’est un concept flou dont le contenu n’est décrit nulle part…Cela relève de l’impensable que le savoir des sciences sociales, brimé et tabou, laisse entier à travers les âges et que l’arabisation conservatrice empêche de voir dans les travaux occidentaux[13].

L’enseignement supérieur en Occident ultralibéral, technicisé et soumis à la seule règle de la productivité et de l’employabilité par le marché-roi, ne forme plus à l’intelligence[14], car, comme le souligne O. Aktouf[15], « hélas, être intelligent devient aujourd’hui synonyme de posséder des capacités quasi mécaniques de résolution de cas impliquant de moins en moins la réflexion (ce qui démultiplie l’usage des logiciels et pousse à utiliser des expressions aussi aberrantes que mystificatrices, du genre intelligence artificielle). On oublie que l’intelligence humaine suppose, dans son étymologie même, non seulement la capacité, toujours inédite, d’effectuer des combinaisons conceptuelles originales, mais aussi et surtout une idée de finalité, de sens, et de sens du bien ». (p89) Aktouf cite un autre intellectuel critique, en la personne de Maurice Machino qui dénonce le fait de confondre « penser » avec « calculer », et « réfléchir » avec « analyser » (Ibid.).

S’il en est ainsi en Occident ultralibéral, que faut-il, alors, attendre du monde dit arabe, vieux cimetière d’idées et réceptacle non seulement des déviances de l’Occident ultralibéral mais aussi de celles propres à la raison religieuse traditionnelle, raison imitative des Anciens en complémentarité avec la raison techniciste ? Faut-il s’étonner qu’en Algérie, le commerce de la téléphonie mobile et de l’informatique soit quasiment le monopole de la mouvance islamiste ?

 2.c) L’université dans ce contexte général

 Il n’existe pas de développement économique, social, culturel et personnel sans éducation. L’enseignement supérieur doit assumer son leadership moral et sa responsabilité sociale…C’est lui qui forme les formateurs à tous les échelons de l’éducation et de la société. La connaissance scientifique dans tous les domaines dépend de la qualité de la recherche scientifique dans l’enseignement supérieur.

Le changement social ne peut donc s’envisager sans un enseignement supérieur de qualité. Mais peut-on dire que les sociétés arabes y sont rétives ? En dépit des signes qui confirment bien une empathie pour le changement manifesté notamment par la fuite de cerveaux[16] et des révoltes arabes y compris en Arabie saoudite, où des femmes bravent l’interdiction « religieuse » de conduire une voiture !

Les sociétés et les économies animées par le progrès technologique et scientifique poussent à l’innovation et la libre pensée dans tous les domaines et entraînent un très grand développement de la demande d’enseignement supérieur et des institutions de savoir et subséquemment de leur statut social. L’exemple le plus manifeste est celui des pays nordiques, de l’Allemagne, de la Corée du Sud, de la Chine et de l’Inde…

 L’Etat algérien n’offre pas de savoir scientifique et n’en est pas demandeur

En Algérie, non seulement l’Etat n’est pas demandeur de savoir scientifique ou d’expertise algérienne – il les ignore même et leur préfère si nécessaire l’expertise étrangère car elle a l’avantage de repartir chez-elle aussitôt empochés ses frais de mission. Même le Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique (MESRS), porté plus sur le contrôle politico-idéologique des universitaires, n’en est pas un incitateur (voir le sort réservé à tous les rapports de commissions spécialisées). Faisant fi des honteux classements internationaux des universités algériennes, il trouve le moyen d’émettre une note restreignant les libertés de pensée et de création scientifique des universitaires présentées à l’étranger.[17] Les colloques en Algérie sont du coup soumis à autorisation du MESRS et à des contraintes financières imposées à la participation des étrangers sous prétexte de réciprocité ! Le présupposé d’une telle attitude est qu’un professeur occidental sentirait le même besoin de payer pour publier en Algérie que son homologue algérien en Occident !?

Sur un autre plan, le ministère des affaires religieuses est seul habilité à « calculer » visuellement la position astrale de la lune pour le début du Ramadhan ! Délicieux voyage dans le passé ! On est loin de la pensée d’Einstein qui ne demande de connaître que la position, la vitesse de déplacement d’un objet et son orientation pour déterminer son passé et son futur ! On est loin aussi de la pensée rationnelle arabe classique où le calcul des positions de la lune a été réalisé (« manâzil al-qamar ») il y a bien longtemps. A chaque séisme, éclipse ou autre événement astral naturel, comme les inondations, la sécheresse, les sociétés sont soumises aux explications hyper-médiatisées de cheikhs à la pilosité bien exhibée ! On convoque le surnaturel pour expliquer le naturel et on assiste au retour des rogations des anciens Grecs ou des tribus anciennes d‘Australie usant de la magie imitative (« Salât al-istisqâ’ »)!

Pour reprendre le prof. Reiffers, l’économie de la connaissance exige une croissance tournée vers l’apprentissage, l’innovation et les avancées technologiques dans le but de provoquer un changement comportemental institutionnel et individuel et modifier profondément le fonctionnement de l’économie. Pour l’Algérie, ce sont 50 ans d’attitude misonéiste, de minoration et d’étouffement de la raison scientifique, de soumission du savoir au pouvoir d’une caste rétive à la culture, d’hégémonie de la pensée religieuse couplée à l’identitarisme (arabisme, berbérisme, islamisme) stérilisant. La politique linguistique d’arabisation et d’islamisation conservatrices du système éducatif et de la société en sont l’instrument redoutable et l’expression paroxystique.

La perception sous-jacente de la méritocratie est constituée de méfiance envers le savoir scientifique (la raison), d’une orientation globale en faveur des positions de pouvoir…conséquence de l’hégémonie de la légitimité révolutionnaire, de la non-reconnaissance de l’autonomie du champ du savoir et de la non séparation des pouvoirs.

La lutte pour le contrôle politicien du champ du savoir s’exacerbe et les organisations estudiantines et d’enseignants universitaires sont parasités (les syndicats et les associations), selon la même méthode appliquée au champ social, culturel et économique sans se soucier des conséquences néfastes sur l’efficience et la compétitivité des systèmes universitaires algériens face à leurs homologues occidentaux et mêmes arabes. L’essentiel c’est la pacification et la capture de la rente pétrolière !

 2.d) Leadership et tradition universitaire déficients

 Les gestionnaires des universités ne sont pas recrutés parmi les meilleurs universitaires (en dépit des dispositions de la réglementation. Ils ne sont pas non plus évalués selon des critères de production institutionnelle ou individuelle de savoirs (nombre et qualité des revues, des thèses soutenues, des essais publiés, des expertises, de la reconnaissance scientifique internationale). Ils sont recrutés pour la plupart parmi les universitaires des sciences exactes ! En dépit de cela (du complexe à leur égard) la magie n’a pas opéré.

L’université est un simple système d’écluses et de chicanes par lesquels transitent des cohortes d’étudiants anonymes qui en ressortent comme ils sont entrés : sans compétence disciplinaire et sans changer positivement leur esprit. Seules les mosquées, cellules d’endoctrinement islamiste, fleurissent dans les quartiers et dans les cités universitaires. Les prêches enflammés dominent l’activité intellectuelle des étudiants et des universités aux dépens des espaces de débats scientifiques contradictoires.

 2.e) Espace de domination politique

 L’université est un espace de domination politique (bureaucratique) organisant la compétition d’allégeance au pouvoir. Aucune place n’est donnée dans la hiérarchie sociale et universitaire aux créatifs et aux détenteurs du savoir. Aucun système de gratification en faveur du savoir (pédagogie et recherche, expérience capitalisée…) et aucune reconnaissance sociale pour les rares managers ouverts sur l’universel. Dans une atmosphère de mépris du savoir, le corps professoral et magistral n’a aucune autorité face à l’administratif. A cela s’ajoute ce snobisme arrogant de refus de reconnaissance de diplômes et de parcours scientifiques variés obtenus dans les meilleures universités occidentales ! Le MESRS oserait-il, par exemple, afficher la liste de ses recteurs et doyens à l’échelle nationale avec le nombre de publications de chacun ? Ou rendre publiques les activités scientifiques collectives de chacune des universités algériennes et procéder à leur classement national selon ce critère au lieu de s’entêter à démentir les classements internationaux par une rhétorique creuse de mal-aimé ?

Ceci explique l’absence d’une tradition universitaire consacrée reposant sur le savoir et l’effondrement du système universitaire et éducatif dominé par l’autoritarisme de l’administration (pouvoir). C’est aussi le constat de toutes les commissions de réforme du système éducatif (=savant collectif) installées pourtant à l’initiative et sous le contrôle du pouvoir.

 2.f) Universités ou fabriques de fausses certifications ?

Un dicton très usité chez les étudiants résume bien la fonction de l’université aujourd’hui. Il est lui-même forgé sur le modèle des règles islamiques décidément prégnantes : « « al-chahâdatu fi l qitâ’, wa l‘ilmu ‘alâ man ista’ » (le diplôme relève de l’inéluctable, mais le savoir est réservé à ceux qui en ont la capacité).

Alors qu’il censé être lieu de formation de l’esprit d’une nation, le système éducatif (du primaire au doctorat) ne fait que pérenniser la domination de l’idéologie obscurantiste en formant un esprit plus sensible à l’émotion (à la catégorie affective du surnaturel) qu’à la raison. Même le rationalisme arabe classique et moderne en est exclu : ni Averroès, ni Avicenne, ni Al-Kindî, ni Abu Sulaymân al-Mantiqî, ni Fârâbî, ni Avempace (Ibn Bâjâ)… ne sont enseignés à l’école ; pas plus les Humanistes comme Abu al-Faradj Al-Isfahânî, AI Mas’ûdî, Ibn Tufayl, ni Abu Hayyân at-Tawhîdî, ni al-Djâhidh, ni Ibn Al-muqaffa’… et encore moins les auteurs maghrébins et orientaux anciens et modernes. Alors que les médias audiovisuels et le marché sont saturés de références obscurantistes qui infantilisent les cerveaux.

L’effondrement du système de santé qu’il soit public et privé a été assez illustré en écho à la prise en charge de la maladie du président pour devoir y revenir et le pouvoir a le souci de construire la plus grande…mosquée ! Si les sciences de la nature (dites exactes) sont un peu indifférentes, ou supposément privilégiées par le pouvoir, c’est parce qu’elles ont pour objet l’explication du fonctionnement de la nature, cependant que les sciences sociales sont perçues explicitement comme un ennemi car elles s’occupent précisément de ce sur quoi ils sont assis : de l’homme, des sa foi, de l’organisation de la société, de la manière dont elle est gouvernée et du pouvoir en son sein ainsi que des discours de légitimation.

La sociologie nous dit Marcel Mauss[18], du fait [qu’] « il n’y a de société qu’entre vivants…n’est qu’une partie de la biologie, tout comme la psychologie (…) la sociologie comme la psychologie humaine est une partie de cette partie de la biologie qu’est l’anthropologie, c’est-à-dire le total des sciences qui considèrent l’homme comme être vivant conscient et sociable ».

 Dévitalisation de l’arabe scolaire

Si les lieux du savoir sont si marginalisés et dominés encore au 21ème siècle, comment s’attendre à l’émergence d’un quelconque esprit scientifique aussi peu généralisé dans la société ? Comment s’attendre à ce que la langue arabe scolaire, imposée comme seul véhicule (ou comme tombeau) de cette pensée scientifique arabe, évolue positivement dans une telle atmosphère ?

Si on l’empêche systématiquement d’évoluer, comment cette langue pourra-t-elle se hisser au niveau des autres langues de savoir qui jouissent d’une très grande liberté et d’aides substantielles des Etats occidentaux ? Si elle n’est pas au même niveau que les grandes langues de savoir, comment le professeur et le traducteur pourront-ils translater les savoirs des langues occidentales vers la langue arabe scolaire si retardataire ?

Le développement de la pensée (contenu) s’accompagne nécessairement du développement de la langue (expression) dans laquelle elle s’exprime. La catégorisation du réel (son découpage) est d’autant plus fine que la connaissance scientifique est plus profonde, plus précise, plus nuancée. Les catégories du réel ainsi établies par la pensée scientifique fine suscitent des catégories lexico-sémantiques et grammaticales nouvelles tout aussi précises et nuancées dans la langue censée les exprimer. Mais si cela est vrai, alors par quel miracle pourrait-on faire correspondre (par la magie de la translation ?) une pensée scientifiquement très développée, exprimée donc dans une langue source développée, avec une langue cible et une pensée prisonnières d’une épistémè aussi vieille et fermée?

En fait, le scientifique, en milieu arabisé monolingue, affronte une double peine : peine pour acquérir du savoir scientifique moderne (nouveau découpage du réel, nouveaux concepts) produit dans les langues occidentales (nouvelles catégories lexico-sémantiques) et peine liée aux difficultés de diffusion et de vulgarisation de ce savoir aux fins de socialisation pour des raisons d’incompatibilité de l’outil de communication compliqué par les résistances idéologiques à la raison critique. Il en résulte un hiatus infranchissable entre l’évolution rapide de la pensée critique occidentale et celle de la pensée dans les Etats dits arabes hibernants encore dans l’épistémè ruminée du 7ème et 8ème siècle de l’ère chrétienne, rendant la langue arabe scolaire inapte à exprimer (catégories lexico-sémantiques) ces évolutions sans un volontarisme excessif qui confine à l’incompréhension et/ou au vulgaire et sans de graves distorsions systémiques.

(*) La deuxième partie suivra bientôt…

(**) Le Professeur Abderrezak DOURARI est titulaire d’un doctorat en analyse du discours soutenu à l’Université de la Sorbonne en 1993, il dirige depuis début 2005 le Centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement du tamazight au ministère de l’Education nationale. Il a publié plusieurs ouvrage en France et en Algérie.

Notes

 [1] M. Arkoun, Humanisme et islam, Combats et propositions, Barzakh, Alger, 2007

[2] A. Dourari, « Hétéronomie du champ du savoir et effondrement du système éducatif… » in Repenser l’université, à paraître, Arak Editions, 2014 ?

[3] Voir mon « pouvoir et savoir en Algérie, pour un essai de sémiotique sociale », colloque CREAD, du 10 au 12/11/2007.

[4] Charles Rizq, Les Arabes ou l’histoire à contresens: le monde arabe aujourd’hui, Paris, Albin Michel, 1992.

[5] V. Accord entre le ministre de l’éducation, de l’enseignement supérieur et celui des Affaires religieuses du 12 Mai 2012 en présence du président du parti En-Nahda sur le retour à l’enseignement zeitounien originel. (V. aussi le manifeste des intellectuels tunisiens, juin 2012). Nous reprenons ici une bonne partie de ce que nous avons écrit dans l’article sous le même titre dans l’ouvrage collectif Repenser l’université, coordonné par Nadir Maarouf, à Paraître chez Arak Ed., 2014.

[6] Mohammed El-Medlaoui, LinkedIn, 2013.

[7] Le premier ministre algérien en visite dans cette ville (fin 2013), en pleine crise ethnique et sociale, a critiqué son université de ne pas être une université de technologie, comme si cette décision dépendait d’elle et non pas des pouvoirs publics et comme si les mathématiques ou la technologie étaient mieux outillées pour régler cette crise chronique !

[8] Omar Aktouf, Halte au Gachis, En finir avec l’économie-management à l’américaine, Arak Ed., 2013.

[9] Voir l’évolution des révolutions arabes en Tunisie et en Egypte surtout (entre 2010 et 2012) où la chute des dictatures a engendré une prise de pouvoir par les islamistes que la société continue à combattre en agissant pour la première fois dans une posture critique assumée contre le discours islamiste et leur dictature théologique. Ce qui est d’ailleurs une remise en cause de soi par soi, l’islamisme ayant de la sympathie dans l’esprit de beaucoup de Musulmans sans vraiment le penser sérieusement.

[10] Edgar MORIN, 2012, Préface au livre d’ARKOUN, La construction humaine de l’Islam, Entretiens avec Rachid Benzine et Jean-Louis Shlegel, Albin Michel, 2012.

[11] V. Al-Wâhidî N-nisabûrî, asbâb an-nuzzûl, Dâr al-kutub al-‘ilmiyya, Beyrouth, 1986

[12] Mohammed Abdessalam Farag, Al-farîdha al-ghâ’iba (Al-Jihâd: the forgotten Pillar, (Canada, n.d.)). 37. 1978.

[13] V. Arkoun M., Humanisme et Islam, Combats et propositions, Barzakh, Alger, 2007, p290 sq.

[14] On voit bien maintenant ses ravages et ses contradictions de manière patente dans les différentes crises structurelles qui l’affectent de manière grave depuis 2006 où l’Etat qui le représente le mieux, les USA, croule sous l’effet de sa dette dont le plafond est relevé chaque année pour pouvoir payer les salaires des fonctionnaires de la Maison Blanche (septembre 2013).

[15] Omar Aktouf, Halte au gâchis, Arak Ed. Alger, 2013.

[16] Reiffers, « Vers un nouveau régime de croissance en Algérie : pour une stratégie nationale d’implantation de l’économie de la connaissance », Commissariat général à la planification, 2009.

[17] V. réaction d’André Nouschi sur Liberté du 13/07/2010 et des pétitions à ce sujet.

[18] Marcel Mauss, Essai sur le don, ENAG Editions, 1989, p 198.