Ce qui se passe actuellement en Algérie n’est que le révélateur d’une tragédie à laquelle la France se trouve, par la force des choses, associée. Cette tragédie est celle d’une société qui, après plus d’un demi-siècle d’indépendance, demeure confrontée à une double impasse : politique et économique. L’État algérien est un État rentier, c’est-à-dire que ses ressources sont produites et accumulées sans transformation locale de richesse et sans contrôle politique sur leur usage. Elles proviennent des hydrocarbures, du tourisme, de l’aide étrangère ou des revenus de l’immigration. Cette nature rentière est politiquement entretenue par le régime en place, qui peut à sa guise distribuer ses ressources à des populations soumises et dépendantes. En Algérie, par exemple, ce sont les Chinois qui construisent les infrastructures de base alors que le chômage des jeunes atteint parfois les 50 % ! Tout, en Algérie, est entrepris pour que la richesse n’échappe pas au contrôle de l’État et pour que ne se crée pas une classe sociale indépendante de lui. Car rien ne serait plus dangereux que de voir émerger une telle frange de la population, qui pourrait non seulement revendiquer des droits, mais aussi empêcher le développement de la prédation. Pour comprendre la société algérienne d’un point de vue politique, il nous faut donc partir de l’hypothèse que ce régime n’a fondamentalement pas intérêt à ce que se mette en place une logique de développement à l’asiatique.

Pourquoi, face à une réalité socio-politique extrêmement grave, la politique française fait-elle preuve d’une telle cécité ?

Il y a à cela trois explications :

  1. notre passé colonial, l’inexpugnable tradition de realpolitik de la diplomatie française, la peur panique de l’islamisme.

La France a très clairement mauvaise conscience de son passé, et certaines élites algériennes en jouent d’ailleurs admirablement. Mais, cinquante ans après, cette culpabilité n’a plus grand sens. Alain Juppé, qui fut en 1995 au moment de l’affaire de l’Airbus d’Alger, avec Edouard Balladur et François Léotard, l’une des rares personnalités politiques françaises à ne pas accepter que la menace islamiste soit systématiquement utilisée par les autorités d’Alger pour justifier toutes les exactions des militaires. Nicolas Sarkozy avait donné l’impression de vouloir sortir du schéma de la complaisance. Mais, faute d’une vision suffisamment vertébrée du monde et des intérêts à long terme de la France, il a, comme ses prédécesseurs, cédé à la facilité du statu quo prôné par un entourage pas spontanément visionnaire. François Hollande, n’a pas eu une approche profondément différente.

  1. La seconde explication réside dans la tradition réaliste de la diplomatie française, pour laquelle seuls comptent les Etats.

Cela se vérifie partout, et depuis fort longtemps, puisque même en Europe de l’Est les diplomates français étaient, avant 1989, très mal à l’aise avec le soutien de la société civile française aux dissidents, par exemple. Trop souvent, les diplomates se veulent d’abord et avant tout les défenseurs des régimes auprès desquels ils sont accrédités, et cela d’ailleurs indépendamment de leurs qualités, qui sont souvent remarquables.

  1. La troisième raison tient à la peur panique de l’islamisme,

L’Islamisme apparaît comme la seule alternative aux régimes dictatoriaux. Mais la crise tunisienne a provisoirement montré l’inanité de ce raisonnement binaire.

Face à cette situation, il n’y a bien évidemment pas de réponse miracle à apporter. En revanche, on peut quand même imaginer un certain nombre d’inflexions, tant dans notre réflexion que dans notre conduite. Il faut apporter des gestes concrets de soutien à la société civile, notamment parce qu’il existe aujourd’hui en France une diaspora franco-algérienne qui ne supporte plus la complaisance de la France vis-à-vis du régime algérien. Enfin, il est impératif que nous commencions sérieusement à intégrer à notre réflexion politique la question démocratique dans ce pays, en considérant une fois pour toutes que la démocratie n’est pas un luxe des pays riches, même si, à l’évidence, celle-ci ne s’exporte pas.

Zaki Laidi, chercheur à sciences po à Paris.