Certains penseront à Bouteflika, ils n’auront pas tort, la pièce de théâtre met en scène la mutation de l’homme en bête de pouvoir, avide et déraisonnable, accroché au fauteuil, exigeant la reconnaissance et la notoriété, le futur de son nom, la gloire et des années immortelles, la gloire éternelle.

L’œuvre théâtrale, « Le dernier soir du dictateur », est une pièce écrite par Mohamed Benchicou en 2011 sur une idée de Sid Ahmed Agoumi, première création littéraire algérienne inspirée du mouvement révolutionnaire qui traverse le Maghreb et le monde arabe.

Elle est mise en scène et joué à Paris par Marc Pezzoni les 25, 26 octobre et le 1er novembre 2017 à la « Comédie des 3 bornes ».

Quelques extraits :

EXTRAIT N°1

Il désigne la fenêtre

Vous les entendez ?

Il tend l’oreille

Ecoutez ! Ce sont eux ! Vos enfants…Vos enfants qui revendiquent leur part de Dieu et proclament sacrilèges les jours sans pain, les fortunes sous le minaret, la fraude électorale, le commerce de la mémoire, la revente du patriotisme, les jours sans femmes, les femmes sans avenir et l’avenir sans les femmes !

Tout ce dont vous m’avez épargné !

Il salue le public

Ce soir, c’est le soir de mon déclin !

Le soir où je revis !

Ils seront bientôt là…Et alors tout sera fini ! Ils approchent…Je les entends déjà qui piétinent mes orchidées…Ils sont bientôt là…Ecoutez…

Ils arrivent

Il parle de nouveau en direction de la fenêtre

Garnements qui occupez mes rues, vous l’avez compris : les tyrans naissent dans la nuit et meurent à la moindre lueur d’audace !

Et si votre nuit, si ma nuit, fut si longue c’est parce que pour le pouvoir, nous avons tamisé le soleil !

Pour le pouvoir, nous avons aboli les aurores !

Oui, sachez-le, garnements, pour le pouvoir, nous avons prolongé la nuit !

Nous avons pactisé avec les diables, Belzébuth et Lucifer !

Nous avons réhabilité l’assassin et enfermé l’orphelin !

Nous avions rétabli la loi du sabre !

Nous avons promu l’amnésie !

Nous avions rétabli l’ordre ancien !

Depuis quinze siècles, il y avait le fort et le faible, le bon et le mauvais, ce qui est grand et ce qui est bas, le juste et l’injuste, le rusé et le niais, le généreux et le cupide, le félin et le bétail…

Il se tourne brusquement vers le public

…et tout cela ne devait pas changer !

Il agite la main de gauche à droite

Non, ça ne devait pas changer !

Comment as-tu enfanté cette meute vaillante toi qu’on a voulu dévot, honnête quidam, sujet soumis à son roi, citoyen zélé, droit, ouvert, bienfaisant et sans relief…

D’où te viennent ces enfants vierges de tes lâchetés… Délivrés de tes peurs…Emancipés de tes connivences… Ignorants de tes épopées… ?

Il regarde le ciel

Je n’ai pas vu changer le monde.

Nous avions fait de vos enfants une armée d’apatrides ! Orphelins égarés, ceux-là qui, tu le vois, n’ont jamais su de quels péchés ils étaient coupables…Ceux-là, oui ceux-là, sales et terreux, qui ont dû épuiser leurs existences à vouloir rejoindre les récifs d’en face, à périr en mer ou à mourir pour des causes perdues…

Il se tourne brusquement vers le public

…et tout cela ne devait pas changer !

Il pointe le doigt rageusement

D’où te vient cette descendance rebelle, toi qu’on avait châtré ?

Comment ont-ils renoué avec tes anciennes folies ?

A quel sein de diablesse les as-tu allaités ! De quel verset de Belzébuth les as-tu instruits ?

Il se prend le visage entre les mains

…De quel ventre révolté de nos femmes soumises, de quel phallus rescapé de nos guerres castratrices, sont-ils donc nés ?

Il se met à crier par la fenêtre, à l’intention des manifestants

D’où viens-tu toi, par qui je vais connaître le répit ? Dieu merci, tu ne voulais pas simuler le bonheur ! Tu voulais un vrai bonheur, sale gosse ! Tu voulais la république du magnolia, les belles femmes, la joie de vivre, le savoir, la culture…

D’où viens-tu, toi que je n’ai pas vu grandir ?

Mes barbouzes ne t’avaient pas signalé.

Mes voyantes ne t’ont pas deviné.

Qui es-tu toi qui as voulu travail, liberté de parler, d’aimer… souveraineté populaire, État de droit, alternance au pouvoir… ?

Toi qui as voulu ma mort !

EXTRAIT N°2

Le personnage est habillé d’un kamis.

Sur la tête, un calot blanc

Il est essoufflé.

D’une voix plaintive, il s’adresse au public

Non, décidément, vous ne serez pas venus pour rien, ce soir…Je crois même deviner que le nombre de mes admirateurs croît sans cesse, maintenant qu’on approche de la fin.

Je ne m’en étonne pas. J’ai toujours vécu dans la certitude que j’étais une créature à part et que j’irradiais de bonheur tous ceux qui avaient le bon goût ou la chance de me côtoyer.

Supportez, ce soir, alors que je puisse encore me comparer, en toute modestie, à ces prophètes que Dieu a chargé de consoler les hommes.

Il interroge le public

J’en suis un, n’est-ce-pas ?

Je l’avoue : je me suis toujours cru investi d’une mission divine auprès de vous.

Vous mesurez, alors, toute la portée de ma mise en garde, lorsque, excédé par vos mœurs byzantines, je vous menaçais de « rentrer chez moi » !

Eh, oui ! Je n’ai jamais douté que j’ai été désigné par quelque décret supérieur. Je ne vous surprendrai pas, non plus, si je vous annonçais avoir placé mon règne sous l’aile de Dieu…

J’ai compris, brave concitoyen, que tu crains tellement la colère de Dieu ! Et alors…

Il montre son kamis

…Alors pour toi, j’ai revêtu les habits de Dieu !

Les choses du ciel ne se discutent pas ? Alors, pour toi, j’ai gouverné avec les choses du ciel ! J’ai appris à te parler avec mysticisme, la main sur le Saint livre, l’autre sur le revolver… Comme des inspirés et des prophètes ! Et tu as cru à un commerce secret qui me liait à Dieu . Mes lois, mes paroles, mes actes, cessaient d’être des lois, des paroles, des lois, pour devenir religion ! Religion, oui, religion ! Violer ma loi, revenait à commettre un sacrilège, et encourir non seulement des châtiments humains, mais encore le courroux des dieux. Et tu as si peur des courroux des dieux !

C’est ainsi que nous t’avons embrigadé en chantant : »Soyez gentils, soyez saints, soyez lâches !  »

Nous t’avons conforté dans la peur de l’enfer et l’envie du paradis ! Ta peur providentielle, brave homme, celle-là par laquelle se laissent gouverner les peuples arabes !

Nous avons traqué le couple !

Nous avons traqué l’incroyant !

Nous avons traqué les enfants de la Bible !

Il remonte sur la chaise pour ajuster la corde

C’est ainsi que tu as porté complaisamment le joug de la félicité publique.

Et que tu nous as élus !

Le doigt en direction du public

Oui, dis-leur que tu nous as élus rois roturiers, nous qui sommes sans rang et sans lignée !

…Ce jour où tu t’es égaré dans ta nouvelle liberté…

Ce jour que tu as baptisé indépendance…

Nous avons surgi à l’appel de tes angoisses !

Ton solennel

Elu, oui ! Tu m’as élu ! Je n’ai pris la place de personne ! Tu m’as élu ! Sous le regard des observateurs de l’ONU, de TF1, de la CIA, de CNN, du DRS et de la BBC…tu m’as élu !

Il prend un air grave

Car, sache-le, ce n’est jamais dans l’anarchie ou dans la contrainte que, nous, tyrans, nous venons au pouvoir !

Il bombe le torse

Ah, non ! Nous ne grandissons qu’à l’ombre des lois !

Il tourne sur la scène.