Sébastien Boussois, spécialiste des relations euro-méditerranéennes, tente de déterminer les raisons économiques et sociales qui ont poussé de jeunes Européens d’origine marocaine à commettre des actes terroristes.

Au vu des derniers attentats de Barcelone, on est en droit de s’interroger sur les raisons qui poussent de jeunes Marocains ou Européens d’origine marocaine et issus de l’immigration à basculer de la petite délinquance à l’entreprise terroriste.

Depuis 2012, les spécialistes des questions de radicalisation ont tentés d’analyser chronologiquement et spatio-temporellement les différents types de radicalisation « au jour le jour »: dès 2011, on avait tendance à conclure que la plupart des jeunes passés à l’acte étaient plutôt des délinquants, d’origine immigrée, en rupture avec la société et son économie officielle.

« Les plus fortes progressions de radicalisation en France entre 2016 et 2017 étaient surtout relevées chez les filles et les mineurs, moins fortement idéologisés, mais aussi chez les convertis. »

Puis nous avons constaté l’évolution de profils chez certains partis en Syrie comme ceux restés ici : diplômés, parfois cadres, ayant un travail, des revenus, une famille, des enfants. Les plus fortes progressions de radicalisation en France entre 2016 et 2017 étaient surtout relevées chez les filles et les mineurs, moins fortement idéologisés, mais aussi chez les convertis. Après la multiplication des actes isolés pendant quelques mois sur le sol européen, posant la question de l’équilibre psychique de certains et faisant débat aujourd’hui, les filières de Barcelone ont révélé le retour à des profils de terroristes jeunes et délinquants, organisés en filières et fortement idéologisés pour passer à l’action en « meute » et en fratries.

Ces réseaux construisent un environnement propice : la délinquance forme les hommes à l’action violente, les réseaux existants permettent des solidarités et des trafics au-delà du simple hachisch ; les systèmes de mandats et virements (« hawala » en arabe) peuvent aussi faire transiter facilement de l’argent pour d’autres objectifs.

À Bruxelles comme à Barcelone, les jeunes auteurs d’attentat sont tous d’origine marocaine. À Paris, l’organisateur présumé des attentats, Abdelhamid Abaaoud, était aussi belgo-marocain. Comment interpréter ces faits récurrents ? Loin de vouloir faire du culturalisme, nous pouvons expliquer ce phénomène, et tenter de répondre à une problématique jusque-là un peu taboue : la cause djihadiste serait-elle une sorte de lichen qui profiterait du réseau mis en place pour le haschich et qui pourrait se transformer dès lors en cancer en l’exposant ?

Des liens sulfureux entre le Maroc et la diaspora marocaine installée en Europe

La diaspora marocaine fait partie des dix plus grandes diasporas avec près de 10 millions de Marocains répartis dans le monde pour une population totale de 35,28 millions au Maroc, ce qui signifie qu’un Marocain sur quatre vit en dehors de son pays. Cela tisse une toile et un réseau extraordinaire de solidarité, de communication et de circulation de capitaux.

« Il y a aujourd’hui près de six millions de musulmans en France, ce qui en fait la communauté parmi les plus importantes d’Europe. »

Il y a aujourd’hui près de six millions de musulmans en France, ce qui en fait la communauté parmi les plus importantes d’Europe. Parmi eux, se trouvent des Français d’origine algérienne, tunisienne, marocaine. Ceux d’origine marocaine sont surtout présents en Belgique et ce, en vertu de l’accord passé avec le Maroc en 1964 entre la Belgique et le royaume chérifien, qui prévoyait une immigration économique substantielle : les mines de Wallonie avaient besoin de main d’œuvre.

Beaucoup de familles se sont regroupées alors que la crise économique commençait à sévir violemment en Belgique et en France ; elles se sont retrouvées rapidement au chômage. Des jeunes nés dans les années 1980 ont ainsi toujours connu leurs parents au chômage, et ont pu ou dû basculer dans le royaume de la débrouille. À tel point que l’économie informelle est devenue partie prenante du quotidien pour un certain nombre.

« Les réseaux tentaculaires ont fleuri en Europe, et notamment en Belgique depuis les années 1970. C’est sur ce réseau extraordinaire de solidarité que la cause djihadiste peut se développer à l’international. »

La création de véritables comptoirs commerciaux illégaux a fait émerger des carrefours. Molenbeek en Belgique compte parmi des centaines de relais en Europe ; c’est une ville de choix vu sa proportion record de Marocains y habitant. Idem en Espagne avec Barcelone ou Algésiras, des villes internationales ou zones franches et portes d’entrée du vieux continent. Doit-on rappeler que le Maroc est considéré par les Nations Unies comme le premier producteur mondial de haschich ? Peut-on nier qu’elle est la drogue la plus consommée dans le monde derrière l’alcool et le tabac ? Cela crée des convoitises et rapporte beaucoup d’argent pour ceux qui en font commerce.

Les réseaux tentaculaires ont fleuri en Europe, et notamment en Belgique depuis les années 1970. C’est sur ce réseau extraordinaire de solidarité que la cause djihadiste peut se développer à l’international.

L’évolution du rapport des Européens d’origine marocaine avec le Maroc, clé de compréhension d’une partie de la radicalisation

Il est en effet rare que l’on s’intéresse aux liens historiques de certaines familles originaires du nord du Maroc avec leur pays d’origine. Malgré une politique anti-terroriste exemplaire sur son territoire, le roi Mohamed VI reste discret, tout en condamnant les récents attentats. Fin août 2017, il appelait toutefois les Marocains du monde entier à prendre leurs distances par rapport au fanatisme religieux.

En dépit de la « rupture » historique des Rifains avec la monarchie, ces derniers ont toujours gardé un lien très fort avec le Maroc, que ce soit à travers l’envoi d’argent ou le mariage.

« La différence des politiques d’« intégration » entre Flamands et francophones a eu des effets pervers. »

Aujourd’hui, en Belgique, il y aurait environ 600 000 habitants d’origine marocaine, soit 3,9 % de la population totale. De même il existe une forte présence musulmane marocaine et pakistanaise à Barcelone avec environ 300 000 musulmans. Par ses velléités indépendantistes, la Catalogne a toujours favorisé les revendications identitaires et spécificités culturelles diverses, tout en écartant bien évidemment la valorisation des valeurs nationales républicaines.

Même chose en Belgique : les associations marocaines ont été largement soutenues. La différence des politiques d’ »intégration » entre Flamands et francophones a eu des effets pervers. Si la Flandre a davantage investi pour la dite-intégration, elle a renforcé le ferment culturel et identitaire marocain de manière imprévue et plus extrême que du côté francophone en favorisant aussi la défiance aux symboles patriotiques de l’unité belge.

Ce n’est peut-être pas une coïncidence si la radicalisation a commencé en Flandres. Est-ce un hasard si longtemps on a qualifié la Catalogne, elle aussi région en rébellion face à Madrid, de « plaque tournante du djihadisme » ? À tel point que pour la CIA dès 2010, elle était « le foyer du djihadisme européen », à la croisée du Maghreb et du cœur de l’Europe avec la France. Elle avait même ouvert un bureau d’opérations anti-djihad à Barcelone.

Sébastien Boussois

Chercheur en sciences politiques associé à l’ULB (Bruxelles) et à l’UQAM (Montréal), spécialiste des relations euro-méditerranéennes, coauteur avec Asif Arif de « France Belgique la diagonale terroriste ».