Le grand reporter Robert Fisk revient sur l’annonce du droit pour les femmes de conduire une voiture en Arabie saoudite. La nouvelle a fait grand bruit. En ce sens, le coup médiatique orchestré par le prince héritier Mohammed ben Salman est une réussite. Suffisant pour faire oublier les décapitations, l’arrestation de militants des droits de l’homme, l’horrible guerre au Yémen et in fine, la position de plus en plus inconfortable qu’occupe l’Arabie saoudite aujourd’hui ? (IGA)

Le prince héritier Mohammed ben Salman est un connaisseur en matière de média, et il vient de presser le bouton qui allait alimenter les manchettes : les femmes saoudiennes pourront conduire pour la première fois dans l’histoire du Royaume. Et l’acte a bien alimenté les manchettes, les manchettes ont inspiré un tweet du président des États-Unis qui a lui-même débouché sur un contrat d’armement de 110 milliards de dollars avec les Saoudiens il y a trois mois. Et cela a marché. Pendant 24 heures, le monde a été informé de la levée de l’interdiction de conduire plutôt que des décapitations, de l’arrestation de militants des droits de l’homme et de l’horrible guerre au Yémen.

Et même, on sent bien que quelque chose cloche, que ce sera avant l’été prochain quand les femmes saoudiennes pourront commencer à conduire leurs voitures de sport autour de Riyad ou aller chercher leurs enfants à l’école – l’une des militantes de premier plan a affirmé qu’elle allait acheter une Ford Mustang. Tout d’abord, une « commission » doit étudier les conditions de cette levée de l’interdiction. Aura-t-elle le droit d’imposer des restrictions sur cette nouvelle loi ? Une limite d’âge, peut-être ? Seulement les femmes mariées ? Parce que quand un religieux saoudien dit, il y a une semaine, que les femmes ne devraient pas conduire parce qu’elles ont « un quart de la matière grise des hommes », c’est qu’il y aura à coup sûr des limites à cette nouvelle liberté.

Il ne fait aucun doute que l’Arabie Saoudite a besoin de quelques bonnes nouvelles. Sa fureur contre l’Iran chiite – où les femmes conduisent des autos depuis des décennies – s’est révélée être juste une poursuite de la vieille haine entre sunnites et chiites. Sa tentative d’isoler le Qatar est un échec. Sa guerre au Yémen (10 000 morts, 40 000 blessés) est de plus en plus mal perçue par les Saoudiens, encore plus par les Yéménites eux-mêmes dont la destruction du pays a entraîné une épidémie de choléra et dont la misère signifie que plus de la moitié de la population vit dans la pauvreté, sans pouvoir même rêver de nourrir leurs enfants, encore moins de s’acheter une Ford Mustang. De nombreux Saoudiens ont des origines yéménites – rappelez-vous les Ben Laden – et la minorité chiite du pays n’a aucun intérêt à voir ses compatriotes chiites Houthis se faire bombarder au Yémen.

Un coup de pub géant en matière de droits de l’homme

Mais depuis que l’Occident a adopté la cause des femmes d’Arabie Saoudite dans leur désir de conduire, la levée de l’interdiction doit être considérée comme une phase de publicité géante en matière de droits de l’homme, pour l’égalité des femmes dans le monde islamique, et pour « les progrès » de l’Arabie Saoudite dans le Golfe – même si tous les autres pays arabes de la région permettent aux femmes de conduire des voitures depuis des années.

C’est le roi Salman, bien sûr, qui signe le décret. Mais le monde sait bien que c’est le prince héritier qui est derrière tout cela, tout comme il était derrière le nouveau plan économique ambitieux pour s’affranchir de la « cupidité » du monde pour le pétrole, plan qui a maintenant été lui aussi édulcoré par les autorités saoudiennes, ses ambitions repoussées dans le temps ou abandonnées tout à fait. De nombreux analystes craignent que les réserves pétrolières saoudiennes ne soient pas aussi grandes que le Royaume le dit, que les réserves de pétrole de l’Iran soient elles sous-estimées, que même celles de Syrie soient plus importantes qu’on le pensait, surtout si les gisements de la mer Méditerranée sont exploités.

L’ombre des enseignements puritains d’Abdul Wahab

En droit, aussi, les femmes en Arabie Saoudite sont encore soumis aux règles de leurs hommes. La levée de l’interdiction de conduire ne fera pas reculer une société patriarcale dont la foi très sunnite est dominée par les enseignements puritains d’Abdul Wahab, l’esthète du 18ème siècle qui a formé une alliance avec la Maison des Saoud.

Comme tous les pays immensément riches, l’Arabie Saoudite pourrait être capable de beaucoup de bienfaisances dans le monde. Mais les guerres yéménites, les querelles avec l’Iran, les lois médiévales et une orgie de construction d’écoles islamiques – sans compter l’orgie d’achat d’armes américaines – ne sont pas le moyen d’y parvenir. Si le prince héritier avait passé plus de temps à réfléchir sur le développement du reste de ses voisins arabes, sur l’éducation humaniste et la justice pour les peuples de la région (Palestiniens, Kurdes, Irakiens, oui, et les Syriens aussi), alors il pourrait montrer ce que l’Arabie Saoudite est capable réaliser au Moyen-Orient pour établir sa place dans l’histoire.

Un nouveau musée dédié à Abdul Wahab a ouvert à Riyad. Les femmes n’y sont pas les bienvenues. Elles ne peuvent toujours pas garer elles-mêmes leur voiture dans le parking du musée. Elles devront attendre jusqu’à l’été prochain. Il n’a fallu que trois mois pour détricoter le plan économique du prince héritier cette année.

CNP NEWS avec la collaboration de YETI.