Il m’est devenu insupportable de voir verrouiller la porte de la gratitude surtout quand derrière celle-ci se tient debout une femme qui a construit l’homme à la stature internationale, s’indigne d’emblée Ali Haddad, psychologue retraité et cousin maternel de Lakhdar Brahimi. Il est temps de rendre hommage à celle qui a contribué grandement au parcours fulgurant de Lakhdar Brahimi. La reconnaissance n’est-elle pas la vertu des grands hommes ! S’exclament ses cousines et cousins maternels.

Notre tante paternelle, Zohra Haddad ou comme nous l’appelions tous affectueusement, Omma Zohra (Mère La fleur), était grandiose, de taille et d’esprit, on la distinguait parmi mille et une femme grâce à son visage fin et ferme et sa démarche princière. Lakhdar tient d’elle trois caractéristiques, les traits du visage, le timbre de la voix et l’esprit consensuel que lui-même a transmis, à son tour, à son unique fille Rym, (Épouse du Prince Ali de Jordanie).

Ma tante était cette femme digne qui, quoi qu’il advienne, savait s’élever, rappelle sa nièce Fatiha, la fille de Mohamed, le frère cadet d’Omma Zohra pour qui cette dernière vouait une affection particulière. Lui aussi n’est plus de ce monde. « Le jour de mon mariage, raconte Fatiha, alors que mon futur beau-père s’apprêtait à me donner la main pour me conduire vers la sortie de la maison familiale, ma tante l’intercepta calmement avec la diplomatie qui la caractérisait en s’exclamant devant une centaine de convives : « Mon frère est peut-être mort mais il a laissé des hommes». Elle fit appeler mon frère aîné Miloud pour me donner la main, un moment d’émotion et de grandeur que je n’oublierai jamais ».

L’ancien fonctionnaire international est l’aîné de deux sœurs et un frère. Son frère Miloud, aussi illustre que lui, est un éminent avocat, plutôt entier, parfois coléreux, mais authentique. Il est à lui seul une faculté de droit ambulante !

De ses deux sœurs, Lakhdar Brahimi avouera un jour sur France 24 du haut de ses 84 ans et en raclant la gorge : « Je ne me pardonnerai jamais l’injustice de n’avoir pas fait scolariser mes deux sœurs, elles sont analphabètes ».

Il faut dire que Lakhdar a perdu très précocement son père, emporté par une tuberculose foudroyante. Omma Zohra désormais veuve, va endosser une double responsabilité, elle est pour ses quatre enfants, la mère et le père. Mais comme dans toutes les anciennes grandes familles, la bru est toujours mal aimée. Omma Zohra a appris à rester en retrait dans sa belle-famille, c’était une femme consensuelle, celle qui réconcilie, celle qui console, celle qui conseille. Elle était la référence, le guide, le repère pour les deux familles maternelle et paternelle de Lakhdar Brahimi. Dans le langage moderne des jeunes d’aujourd’hui, on aurait dit qu’Omma Zohra n’avait jamais beugué ! Elle était presque plus sage que la sagesse elle-même. Une force tranquille.

A l’époque, les mariages étaient très fréquents entre les deux familles de Lakhdar mais des alliances avec d’autres grandes familles n’étaient pas une exception. Les Taibi, les Kamel, les Chenoufi, les Mahmoudi, ont rejoint directement ou indirectement la famille élargie. Tahar Haddad, le grand–père maternel de Lakhdar Brahimi tel que le décrivit Omma Zohra avec justesse : « En plus d’être généreux et digne, mon père était un grand blond aux yeux couleur vert émeraude».  Elle aimait toujours à préciser qu’elle avait hérité des traits de sa mère, Sakhria Driss, blanche immaculée aux yeux et cheveux noirs.

Les « Haddad » que l’administration française s’est chargée de tronquer le « H » à certains d’entre eux, sont donc les aïeux d’Omma Zohra ou Zohra Haddad. Ils étaient beaux, riches, pleins les as, depuis au moins quatre siècles. « Il suffisait d’ouvrir les coffres métalliques de nos grands–parents pour retrouver intacts les actes de propriétés de biens immobiliers et terriens de cette famille qui a toujours su transcender vents et marrées pour rester soudée » affirme Ali Haddad, psychologue retraité et cousin maternel de Lakhdar Brahimi. Et d’ajouter « …Certaines tribus envieuses, accusaient les Haddad de corsaires sédentarisés en Algérie… »

Il faut dire que la notabilité des Haddad (tout comme celle des Brahimi d’ailleurs) a pris de sérieux coups durant la colonisation, ils ont payé un lourd tribut en hommes et en argent. « Ma tante était comme une fée du logis, elle a toujours été là où on ne l’attendait pas, un jour je faisais mon malin en rechignant sur la qualité du dîner », avoue Ferhat Haddad, Professeur émérite de littérature anglaise et fils du frère aîné d’Omma Zohra. Et de poursuivre, « ce jour-là, elle m’a interpellé avec un visage grave mais très affectueux en me disant littéralement ceci : « Even with an empty stomach, a haddad must always hold his head high », dans un arabe digne de ses ancêtres.

Quoiqu’il en soit, c’est dans l’énergie extraordinaire qui a animé tout au long de son existence, Feu Zohra Haddad, que Lakhdar Brahimi et toute la famille ont puisé, pour affronter les grands moments de vérité. «Omma Zohra, tu es cette fleur oubliée mais qui ne se fanera jamais car en nous tu as refleuri», conclura Ali Haddad le plus récalcitrant de la famille.

Zohra Haddad s’est éteinte en 1992 à l’âge de 91 ans. Son fils, Lakhdar Brahimi, était encore ministre des affaires étrangères dans le Gouvernement de Sid-Ahmed Ghazali.  

CNP NEWS.

* Sur la photo, la Princesse Rym, fille de Lakhdar Brahimi et petite – fille et sosie d’Omma Zohra.