Par Nour-Eddine Boukhrouh, ancien ministre algérien du commerce.

L’insulte appelle l’insulte, et ce n’est parfois que justice pour assurer égalité, équité et parité dans le traitement. Les images et vidéos montrant Said Bouteflika, Ali Haddad et Sidi Saïd riant indécemment lors de l’inhumation de Rédha Malek dimanche au cimetière d’« El-Alia » étaient outrageusement choquantes et blessantes.

Quel horrible spectacle que ces faciès avachis par les boursouflures violant le silence majestueux de lieux sacrés, ricanant comme des hyènes devant la chair morte d’un cadavre et affichant le sans-gêne d’imbéciles heureux offrant à la vue dégoûtée des autres des dentitions pourries.

Qu’est-ce qui a bien pu déclencher cette hilarité obscène en un tel lieu et en un tel moment, montrant ces personnages dans leur réalité plus ou moins voilée jusque-là par une certaine discrétion : des profanateurs de cimetières et de la mémoire nationale, des énergumènes incapables de retenue ou de faire semblant, foulant aux pieds dans leur total mépris des autres les traditions de respect des morts et des cimetières.

Une des photos en particulier m’a rappelé l’affiche du célèbre film français « Les corniauds », avec Louis de Funès et Bourvil. Mais les acteurs qui ont donné tant de bonheur à leurs compatriotes pendant des décennies riaient dans un film comique, pas au Panthéon où reposent les figures respectées de leur nation. Leurs têtes sympathiques inspiraient la joie de vivre et reflétaient de la bonhomie dans les tours pendables qu’ils jouaient l’un à l’autre dans le film.

Le rire de nos corniauds montant du fond d’âmes grossières et méprisantes était, lui, un rire canaille qui ne communiquait pas la joie de vivre mais trahissait l’envie de tuer et la satisfaction dans la cruauté. Il était destiné à annoncer à la nation suspendue à l’évolution du conflit entre Tebboune et Haddad le verdict final, l’hallali précédant la fin de celui qui avait osé s’attaquer à l’homme d’affaires. Mais il n’y avait pas que cela pour expliquer cette jubilation infâme envers le pays dans son ensemble.

Ils devaient se rire du lieu en se disant que Bouteflika a survécu à toutes les figures de la Révolution et de l’indépendance qui gisent là, à leurs pieds ; ils devaient rire de la facilité avec laquelle ils se sont emparé de ce pays vache-à-traire; du Premier ministre qu’on était venu enterrer et qui a été l’un des signataires des Accords d’Evian consacrant le passage de l’Algérie d’un état de choses coloniales à un Etat souverain grâce à la lutte héroïque de son peuple; et, bien sûr, du Premier ministre vivant qu’on allait bientôt enterrer pour avoir eu l’idée sacrilège de s’attaquer à eux.

Lequel Premier ministre, à quelques mètres du trio formé de Said Bouteflika au milieu, Sidi Saïd à sa droite (on doit en plus l’appeler « sidi », celui-là) et Haddad à sa gauche, affichait une double tête d’enterrement : pour le défunt Rédha Malek sur le moment, et pour la sienne prochainement.

Il est possible aussi qu’ils riaient des pauvres diables qui,
ignorant tout du fonctionnement du pouvoir ont cru, sur la foi d’une simple phrase et d’une mesure protocolaire, qu’un Zorro avait fait son apparition en Algérie et qu’il allait « séparer l’argent sale de la politique », le grain de l’ivraie et les deux Saïd du « Bouygues algérien ». Illusions, naïveté, superstitions et maraboutisme que tout cela…

Il n’y a que ceux qui ne connaissent rien au système algérien pour penser qu’un premier ministre peut jouer à Zorro, déplacer un pion sur l’échiquier politique, promouvoir ou sanctionner un haut fonctionnaire, sans l’aval de la présidence. « Vive Tebboune ! » équivaut avec les Bouteflika à « A mort Tebboune ! ».

En vérité ils riaient de nous tous, redevenus à leurs yeux un misérable tas de choses coloniales, acceptant tout et n’importe quoi, attendant dans notre infinie religiosité notre salut de la Providence, d’un Mahdi tombant du ciel ou d’un Zorro répondant au nom de Boudiaf ou de Tebboune. Le rire sardonique qui défiait dimanche dernier le sens moral et la raison dans le cimetière où reposent l’Emir Abdelkader, Ben Mhidi et les Présidents qui ont dirigé l’Algérie s’adressait à nous tous et voulait dire : « Dazzou mâahom ! »

La preuve est ainsi faite qu’il sera plus facile à l’avenir de séparer la religion de l’Etat, la Kabylie de l’Algérie, de vider le pays de la majorité de ses habitants devenus des boat people et des migrants illégaux, que l’argent sale de la politique, car la dynastie des Bouteflika en aura fait une seule et même entité hilarante et méprisante.

C’est ce message que tenait à envoyer publiquement et officiellement Saïd Bouteflika, et c’est intentionnellement qu’il est venu à cette cérémonie en cortège officiel, dans un véhicule blindé présidentiel, flanqué du directeur du protocole du Président et de la garde présidentielle. Le prince héritier est apparu pour la première fois en public dans les attributs présidentiels, et il l’a fait en y associant Haddad sous les yeux de la nation comme dans une cérémonie de mariage royal.

Dans la dernière étape qui nous sépare de « l’élection » présidentielle de 2019, il fallait évaluer la solidité du terrain conquis en bientôt vingt ans et jauger les éventuelles résistances à un cinquième mandat ou à une succession héréditaire, toute autre perspective étant jusqu’ici exclue.

Or la sortie de Tebboune pouvait déranger ce calcul puisque on a vu des membres du secrétariat national de l’UGTA se démarquer de Sidi Said et des hommes d’affaires se préparer à ouvrir au siège du FCE un registre de condoléances à l’occasion de la mort politique subite de Haddad. Il fallait réagir vite et fort, frapper les imaginations, pour reprendre la situation en main. Tant pis pour ceux-là car ils ne sont que les habituels transhumants et traitres de carrière prompts à enterrer l’idole qui tombe en disgrâce et à s’agenouiller devant l’âne qu’on leur ordonne d’adorer à la place.

Tebboune est un vieux de la vieille qui connait les « mille et une nuits » algériennes, les histoires de Djouha et la saga des Bouteflika mieux que beaucoup d’autres. On est fondé à en déduire qu’il n’a pas commis d’impair et qu’il ne s’est pas lancé à la fin de sa vie dans un « donquichottisme » suicidaire en annonçant publiquement, de son propre chef, qu’il allait s’affronter à l’affairisme qui a investi le monde de la politique depuis des lustres et expatrié des milliards de dollars ou d’euros.

Cela étant, il est impossible de croire à une sur-interprétation des instructions du président, d’autant qu’il n’a rien d’un boutefeu. Il sait que le poste de Premier ministre ne signifie absolument rien en dehors des avantages qu’il confère à son titulaire, qu’il ne détient aucun pouvoir de décision ou d’arbitrage, qu’il est une fiction protocolaire dans des institutions de façade, et qu’il peut être maintenu des années dans ses fonctions sans exercer le moindre pouvoir ou jouer le moindre rôle. C’est un poste honorifique, comme celui de président de l’APN, du Sénat ou de n’importe quelle autre institution civile.

Cela veut dire que le Président l’a effectivement instruit plus ou moins clairement dans ce sens, sinon il se serait gardé d’ouvrir une « guerre de six jours » perdue d’avance. Il n’aurait jamais ordonné à son protocole de mettre à la porte d’une activité à laquelle il devait être présent le président du FCE s’il n’était tenu de donner rapidement des signes montrant qu’il donnait suite aux orientations présidentielles, ce que son entourage a d’ailleurs clairement laissé entendre dès le début.

Qu’est-ce qui s’est produit entre l’annonce d’un changement dans la politique d’allocation de l’argent public aux hommes d’affaire qui « ne respectent pas les règles et le sortent à l’étranger », et ce qui est qualifié depuis dimanche de « tempête dans un verre d’eau » ?

S’est-il fait piéger en l’espace de quelques jours parce qu’il aurait été nommé par erreur comme l’infortuné Messaoud Benaggoune, le ministre du tourisme d’un jour ? Aurait-il mis imprudemment le doigt entre l’arbre et l’écorce ? Haddad a-t-il le bras aussi long, lui qui affichait un air de chien battu avant que Saïd Bouteflika ne lui redonne vie en plein cimetière comme Jésus ressuscitant des morts devant un public aux yeux exorbités ? Les deux Bouteflika se seraient-ils finalement entendus sur son dos ?

Car quelques jours après Tebboune faisait machine arrière, improvisant une réunion de travail avec Haddad et Sidi Saïd pour soi-disant préparer la prochaine « Tripartite ». Mais cela n’a apparemment pas suffi au trio infernal. Le cheptel politique, les médias, le public et les observateurs extérieurs pouvaient ne pas avoir compris que « Zorro » était en fait un « zéro » nul et non avenu. Il fallait donc s’assurer que le message a été bien saisi par tous et que toute trace de doute a disparu des esprits.

Quoi de mieux que le décor idéal d’un cimetière pour assassiner moralement Tebboune, l’humilier et le réduire à néant ? C’était cela, ou laisser s’amplifier le danger d’une remise en cause dans l’esprit public de la place qu’occupe Saïd Bouteflika au cœur du pouvoir.

Le monde entier sait maintenant qu’il n’y a pas une source de pouvoir à « El-Mouradia » mais au moins deux, et que celle de Saïd a affirmé sa suprématie sur celle de son frère dont on ne sait rien de précis. Comme il est clair que dans cette affaire nous ne sommes pas un peuple mais un public applaudissant des « Boussâadia », des « diwan salhin » et des Muppets show riant de nous au lieu de nous d’eux.

Nous ne sommes plus un Etat, mais un état de choses, tous tant que nous sommes, Amazighs ou Arabes, sunnites, ibadites, chrétiens ou sans religion, arabophones, berbérophones ou francophones, modernistes ou islamistes, faux moudjahidines ou vrais harkis, jeunes ou vieux…

Nous sommes des paillassons sur lesquels s’essuient des pieds boueux et nauséabonds. Quand ce ne sont pas les claquettes d’islamistes moyenâgeux, ce sont les gros sabots d’arrivistes qui ont réussi par satanisme et avec la complicité de chefs militaires et de responsables des services de sécurité à se jucher sur nos têtes pour s’imposer comme nos dirigeants politiques, économiques et syndicaux, « chi’na am abayna » ! « drâa wla mlaha » !

Jusqu’à ce que prenne fin l’histoire de l’Algérie indépendante tombée aux mains de corsaires modernes, suivie d’une nouvelle occupation étrangère, puis d’une lutte de libération déclenchée par d’autres « 22 » à une date inconnue du calendrier berbère qui affiche pourtant déjà l’an 2967. Donc forcément au cours du quatrième millénaire.

Aussi, et à titre personnel, je ne dirai plus hypocritement « hachakoum », ou diplomatiquement « hacha li maysthalch » quand je parlerai de l’état de choses que nous consentons à être. Je ne dirais plus naïvement, comme en mars 1990, que « nous ne sommes pas une société, mais un ghâchi » car depuis, et faute d’avoir pris le chemin de la société, nous nous sommes décotés, dévalorisés de 200%. A peu près dans la même proportion que le dinar (par rapport à l’euro), une monnaie en voie de disparition comme nous de l’Histoire qui poursuit un chemin droit vers toujours plus de progrès, de liberté et de civilisation pour les autres peuples.

La seule fois où j’ai eu affaire à Said Bouteflika quand j’étais au Gouvernement c’était en 2001, lors d’un déplacement présidentiel à Blida. La Président marchait devant, en première ligne pour un bain de foule comme à son habitude, et les ministres qu’il avait désignés dans sa délégation, dont moi, suivaient à l’arrière. Nous bavardions Temmar et moi en marchant lorsque j’entendis à ma grande surprise des citoyens massés le long du trajet clamer mon nom. Gêné, j’expliquais à Temmar, étonné par la chose, que c’est parce que j’étais dans la vie politique quand tout à coup Said Bouteflika surgit devant moi et me dit : « Vous êtes populaire, si Noureddine ! ». Je luis répondis la même chose, sur le ton de la plaisanterie « Mais non, c’est parce que les gens me connaissent, c’est tout… ». Plus jamais je n’ai été invité à faire partie d’une délégation du Président où était programmé un bain de foule.

Par Nour-Eddine Boukhrouh, ancien ministre algérien du commerce.