Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumène.

Mohsen Abdelmoumen : Quelle est votre lecture du bras de fer qui oppose en ce moment l’Arabie saoudite et ses alliés, avec le Qatar ? Certaines sources évoquent même le risque d’une guerre dans la région. Qu’en pensez-vous ?

Dr. Tewfik Hamel : De nombreux points se chevauchent et méritent d’être soulignés notamment la période de changement dans le monde arabe qui ne sera pas courte, mais une lutte constante entre les forces qui tentent de définir l’avenir de la région. Les conflits internes sont en partie associés à ces changements. Il y a ensuite la confusion intellectuelle autour de la nature de cette conflictualité. À cela s’ajoute la montée de l’Iran et un sentiment d’insécurité des Saoudiens impossible à apaiser. Enfin, le rôle des États-Unis :

Le Moyen-Orient est l’une des régions les plus militarisées au Monde. La région est traversée par des rivalités régionales, guerres des ressources, difficultés économiques, tensions identitaires, etc. Toutefois, quel est l’antagonisme directeur ? L’Iran est devenu un acteur incontournable dans la plupart des questions arabes y compris au Liban, Palestine, Syrie, Yémen. La guerre régionale n’est pas inévitable, pas plus que la paix. Ni la paix, ni la guerre ne semble souhaitée par la majorité des dirigeants arabes. Ceux-ci continuent de préférer le retour au statu quo qui garantirait, à leurs yeux, la sécurité au moindre coût. Mais les Saoudiens sont sur une ligne tout à fait différente et dangereusement glissante. Plusieurs lectures existent sur la conflictualité dans la région. Chacune a son angle d’analyse. Le mini-choc de civilisation (sunnites/chiites, Arabes/Perses) est le plus populaire. Le facteur identitaire n’est pas le plus déterminant dans ce conflit car le rôle de l’identité est souvent exagéré. Les divisions politiques fondées sur l’idéologie sont souvent plus importantes que les différences ethniques ou raciales (la confrontation entre le Fatah et le Hamas en Palestine, par exemple). Le sectarisme dans la région est un produit de la confusion intellectuelle. Les causes des divisions humaines sont multiples et enchevêtrées, y compris les conflits d’intérêts, les structures de pouvoir rivales et la concurrence pour les ressources. Les institutions étatiques jouent un rôle-clé – ce sont elles qui définissent les règles de l’appartenance politique, la représentation et l’allocation des ressources. L’appartenance à ces institutions, la représentation et l’allocation des ressources sont structurées selon des critères culturels préalablement établis, mais l’« identité politique » domine le jeu politique.

Dans plusieurs pays de la région, les populations sont divisées non seulement par les allégeances ethniques et religieuses, mais aussi par des revendications rivales sur les réserves pétrolières et les ressources. La question des ressources est importante dans l’apparition des conflits et l’intensité qu’ils prennent. La plupart des conflits sociaux sont fondés sur la répartition inégale des ressources rares. Les sentiments de types identitaires, religieux ou idéologiques sont délibérément provoqués et alimentés par des acteurs qui espèrent construire un capital politique à travers la manipulation de tels sentiments. Cependant, ni la manipulation des loyautés primordiales ni la survie des images négatives et des croyances dépassées sur l’« Autre » ne causerait beaucoup de tensions ou conflits intergroupes, sauf si les conflits identitaires coïncident avec un accès différencié aux « ressources » au sens wébérien. Max Weber (qui identifie les ressources comme classe, statut et pouvoir) a souligné, à l’instar de Georg Simmel, l’importance des influences transversales qui ont pour origine les différentes structures de l’inégalité. Ainsi, ce qui devient une source importante des conflits sociaux est l’intersection de ces trois systèmes de stratification. Si le public perçoit que le même groupe contrôle l’accès aux trois ressources, il est probable que la légitimité du système soit remise en cause parce que les populations perçoivent que leur mobilité sociale est entravée. Ce facteur est déterminant dans les conflits en cours dans la région. Pendant des années les Houthis au Yémen et les Chiites dans les pays du Golfe ont subi la marginalisation. C’est plus facile pour les régimes du CCG (Conseil de coopération du Golfe) d’ethniciser les revendications des Chiites alors que leurs révoltes sont principalement basées sur l’accès aux ressources. La montée de l’Iran sert de justification à étouffer les revendications démocratiques.

De manière générale, les conflits dits ethniques, sectaires, religieux ne sont pas causés par l’ethnicité ou la religion. Ce que l’on appelle conflit ethnique (Arabe versus Perse) et sectaire (sunnite versus chiite) n’est ni ethnique ni sectaire en soi. Plutôt, il s’agit de luttes pour les leviers du pouvoir et des richesses au sein de la société mais dans lesquelles l’ethnicité et la religion fournissent les ressources culturelles et historiques pour mobiliser le soutien populaire en faveur des régimes en place. Cette tendance à ethniciser les conflits d’intérêts, les luttes pour le pouvoir et les rivalités géopolitiques régionales risque de rendre insolubles les conflits de la région. Plutôt qu’être enraciné dans de vieilles haines ethniques-religieuses, le conflit entre l’Iran et l’Arabie saoudite est fonction de la position relative de l’État et de l’identité des États dominants de la région. Pris dans leur ensemble, la violence culturelle éclate avec plus de véhémence là où le déclin économique, les réformes économiques néolibérales et la transformation institutionnelle ont brisé les anciens contrats sociaux ; c’est-à-dire là où ils ont brisé les anciennes règles et normes permettant l’accès aux ressources politiques et économiques. Dans un sens, la rupture des anciens contrats sociaux conduit à des changements dans le pouvoir politique. Lorsque ces changements de pouvoir sont expérimentés comme discriminatoires et privilégient une ethnie et une religion particulière, le ressentiment offre un terrain fertile aux politiques de mobiliser le soutien autour des identités ethniques et sectaires. Cela est bien visible au Moyen-Orient où chaque camp cherche à mobiliser autour de lui sur une base religieuse.  L’Iran et l’Arabie Saoudite utilisent le même langage. Les luttes internes au Yémen, Liban, Syrie, Bahreïn, Egypte, etc. sont exacerbées par le jeu des puissances régionales – notamment les rivalités entre Ryad et Téhéran où les facteurs identitaires et religieux sont utilisés comme des leviers et des instruments pour l’accès au pouvoir, et la mobilisation des populations (au niveau intérieur) et la quête d’alliance (au niveau extérieur).

Le climat de tension entretenu et sans cesse ravivé entre Riyad et Téhéran n’est pas seulement conjoncturel. Les lignes de fractures identitaires (Arabes versus Perses) et religieuses (Sunnites versus Chiites) se chevauchent aux ambitions géopolitiques. Pour résoudre le « dilemme de sécurité », les Saoudiens se réapproprient et réactualisent la « doctrine de Brejnev », qui prônait la « souveraineté limitée » des États socialistes. Durant le « Printemps de Prague » en 1968, Brejnev expliquait que la Tchécoslovaquie devrait être autorisée à déterminer son propre destin, mais, à terme, son détachement de la communauté socialiste est inacceptable ; il entre « en conflit avec ses propres intérêts vitaux et aurait été préjudiciable aux autres États socialistes ». Le message des Saoudiens semble similaire : tout changement jugé excessif par les Saoudiens serait en contradiction avec leurs propres intérêts vitaux et ceux des autres États monarchiques, et par conséquent, ils n’accepteront aucunement des changements structurels dans les structures de pouvoir. La rupture diplomatique avec le Qatar n’est que la dernière manifestation de l’état d’esprit brejnévien. L’intervention au Yémen, l’aide financière à l’Égypte et le renversement des Frères musulmans, l’intervention en 2011 des forces du CCG au Bahreïn en font partie également. L’autre exemple est la guerre indirecte contre la Syrie. Aux yeux de Riyad, Damas s’est trop éloignée d’elle et cela est intolérable. Au Yémen également, la structure du pouvoir a été bouleversée par l’arrivée des Houthis et cela risque d’avoir de profondes implications nationales et régionales.

Mais étant donné les bases psychologiques de la perception des vulnérabilités internes de Riyad, son sentiment d’insécurité ne peut pas vraiment être apaisé. Aucun contrat d’armements ni mesure de confiance ne mettra fin à la paranoïa des dirigeants saoudiens. En effet, lorsque le dilemme de sécurité est le produit de l’environnement extérieur, les États peuvent désamorcer les tensions grâce à des mesures d’établissement et/ou de renforcement de la confiance. De telles mesures sont importantes pour surmonter (au moins temporairement) la nature anarchique du système international notamment entre l’Iran et ses voisins du Golfe. Inversement, les bases psychologiques des vulnérabilités internes sont beaucoup plus difficiles à apaiser. Les sources internes d’insécurité des États présentent un défi particulier pour les décideurs. Les craintes d’ingérence ne sont pas générées par les politiques des autres États, mais par les vulnérabilités internes des États eux-mêmes. Ainsi, les États ayant des vulnérabilités internes ne peuvent pas être facilement apaisés par des mesures de renforcement de confiance. Sous cet angle, tout changement sera considéré comme une instabilité et une menace par les Saoudiens. Aucun contrat d’armement ne peut apaiser le sentiment d’insécurité de Ryad.

L’hostilité américano-iranienne trouve ses racines dans leurs visions opposées de l’avenir du Moyen-Orient. Après avoir complété son encerclement, les États-Unis travaillent à son isolement politique et diplomatique et s’efforcent d’endiguer l’influence de l’Iran en dehors de ses frontières. Cette détermination s’explique en partie par la position stratégique de l’Iran, qui grâce à ses potentialités humaines et économiques, son indépendance et sa coopération avec Pékin et Moscou, renforce son statut de puissance régionale moyenne et apparaît comme le dernier rempart contre une mainmise durable des États-Unis sur l’ensemble de la région. Téhéran poursuit un objectif géopolitique d’envergure : rompre son isolement et devenir le moteur de l’opposition à la présence militaire américaine au Moyen-Orient. L’Iran a appris le pragmatisme et ses dirigeants pratiquent une politique d’ouverture diplomatique tous azimuts. Déjà allié de la Russie et coopérant avec la Chine, l’Iran n’hésite pas à utiliser la carte de la fraternité islamique et à mobiliser le capital de la solidarité tiers-mondiste. La politique étrangère iranienne ne peut pas avoir l’image d’un grand délinquant. La stratégie iranienne apparaît ainsi comme un mélange de visées régionales et de dissuasion contre certaines menaces ; le tout associé à une tentative de créer un système coopératif d’alliances. L’Iran veut installer au Moyen-Orient un ordre alternatif à l’hégémonie américaine.

La nouvelle répartition mondiale de puissance, combinée aux contraintes financières, a conduit les États-Unis à privilégier un engagement sélectif visant à étendre leur contrôle par la réalisation d’une « domination pragmatique » en dominant l’Europe, l’Asie du Nord-est et le Golfe Persique ; les trois régions qui comptaient le plus où les États-Unis ont maintenu une présence militaire permanente pour empêcher l’émergence de nouveaux pôles de puissances et pour maintenir le type de paix et stabilité régionales jugé essentiel et favorable pour soutenir un ordre international dominé par les États-Unis. Dès le début des années 1940, les États-Unis ont cherché à atteindre une hégémonie extrarégionale. S’ils ne réussissent pas toujours à avoir tout ce qu’ils veulent, ils obtiennent l’essentiel la plupart de temps. Dominer ces trois régions – qui n’ont jamais été abordées séparément par les stratèges et planificateurs de la défense – signifie dominer le commerce du pétrole et environ 70% du PIB mondial. L’objectif des Américains est de façonner des structures régionales de sécurité basées sur  la création, puis l’institutionnalisation, de solides équilibres régionaux de puissance dans lesquels l’Amérique joue un rôle central. Si ce processus est déjà à un stade bien avancé en Europe, le même objectif est poursuivi dans le Golfe et l’Asie de l’Est. L’Iran en est devenu le plus grand obstacle.

Les États-Unis visent à parvenir à une nouvelle architecture de sécurité capable de sécuriser les flux d’énergie dans un contexte marqué par un rééquilibrage vers l’Asie-Pacifique et le retour de la Russie au Moyen-Orient, dans un climat de tensions croissantes. Simultanément, la vente d’armes est susceptible de renforcer le niveau de la dissuasion régionale et de contribuer à réduire la taille des forces américaines que les États-Unis doivent déployer dans la région pour les redéployer en Asie. L’austérité financière a conduit à la baisse des dépenses de défense et de cette façon, Washington fait participer les pays du Golfe à leur défense conformément à la promesse du candidat Trump. Dans leur best-seller Strategy and Arms Control (1961), Thomas C. Schelling et Morton H. Halperin ont fait valoir que le contrôle des armements et la politique militaire doivent être attachés aux mêmes buts fondamentaux de sécurité : empêcher la guerre, minimiser les coûts et les risques de la course aux armements, et restreindre la portée et la violence de la guerre dans l’éventualité où elle devrait se produire.

On a de moins en moins d’informations, voire aucune, à propos de la situation des opérations sur le terrain contre Daech que ce soit en Syrie ou en Irak. Comment expliquez-vous ce blackout ?

Le paysage de la sécurité dans cette partie du monde est extrêmement volatile – chacun a le doigt sur la gâchette. La stratégie poursuivie par les acteurs impliqués dans ce conflit (y compris les Européens, Américains, et en particulier les Turcs, Saoudiens, etc.) – considérant le terrorisme comme, pour paraphraser Carl von Clausewitz, « la continuation de la politique par d’autres moyens » – a montré ses limites. De la même façon qu’il est vivement déconseillé d’exhorter un militaire à désobéir au civil/politique et cela quels que soient le contexte et l’urgence par crainte de créer un précédent, il est vigoureusement conseillé de bannir le terrorisme comme stratégie. Car, il est impossible de manipuler le terrorisme sans en subir les conséquences. Comme chacun des acteurs impliqués y voit un jeu à somme nulle, le chaos était inévitable. La Syrie est un mélange explosif fait de rivalités géopolitiques régionales, luttes pour les ressources, jeu des grandes puissances, instrumentalisation de la religion et manipulation de l’identité, difficultés économiques et sociales, changements structurels et aspirations démocratiques des populations. Ce qui différencie la Syrie des autres endroits où le terrorisme est utilisé comme une stratégie, c’est qu’en Syrie les masques sont tombés. En Syrie, le récit stratégique de la guerre a perdu sa cohérence, devenant incapable d’assumer et de rationaliser les contradictions qui lui sont inhérentes. Le récit d’un conflit est en effet un aspect important de légitimation et de création d’un consensus sur l’utilisation de la force. La tâche est plus compliquée avec la connectivité mondiale croissante.

Sur le plan militaire, la dynamique de la guerre est en faveur de l’État syrien avec ses allies. La lutte antiterroriste n’a jamais été une priorité pour les États-Unis, ni pour la France ni pour la Grande-Bretagne. La lutte contre le terrorisme a été subordonnée à l’objectif principal qui est le renversement du président Bachar el-Assad. D’un point de vue du droit international, seule l’intervention russe est légale. L’intervention de la Russie dans la guerre syrienne a change la donne. La hausse des tensions entre la Russie et l’Occident, l’énorme investissement et implication des Russes dans ce conflit par procuration, l’importance de l’enjeu pour le futur environnement de sécurité, il est peu probable que les Russes lâcheront la Syrie. Si une escalade verticale sera certainement évitée, il faut s’attendre en revanche à une escalade horizontale (création de troubles et foyers de tensions de basse intensité dans d’autres régions d’intérêts). Cette volonté d’éviter une escalade verticale et la perte de contrôle sur le terrorisme qui risque de devenir ingérable a conduit les pays occidentaux à réajuster leur stratégie en Syrie. Le départ de Bachar el-Assad est rarement évoqué. Le discours élaboré pour des raisons politiques ou militaires peut avoir des effets inverses à ceux recherchés. Le discours de la guerre est le cadre d’organisation de la politique et le fondement de toute stratégie.

Une erreur d’appréciation et/ou de formulation pourrait conduire à des choix opérationnels catastrophiques. L’importance qu’accordent les systèmes politiques et militaires à la création et au contrôle du langage dans la guerre est un élément-clé du conflit. En Syrie, les contradictions sont telles qu’elles ne peuvent pas être rationalisées. Comment convaincre les gens que le Front Al-Nosra fait un bon boulot ? Ou que l’Arabie Saoudite combat le terrorisme ? C’est une blague ! Qui pourrait croire que l’enjeu est la défense de la démocratie en Syrie? L’écart entre la réalité (les objectifs cachés) et le discours (objectifs déclarés de la coalition États-Unis, Turquie, Golfe persique et quelques capitales européennes) est tellement grand qu’aucun ajustement n’est possible sans remettre en cause la stratégie en cours. Le discours vise à traduire des représentations médiatiques de la guerre, plutôt que de tenter de représenter directement la guerre, une œuvre d’art qui cherche à trouver un langage communicable de sensations et d’effets avec lequel il est possible d’enregistrer quelque chose de l’expérience de la guerre. En d’autres termes, les changements dans les stratégies militaires, les idéologies et les pratiques politiques, etc. impliquent toujours une dimension linguistique importante. La guerre par procuration en Syrie est à la fois une série de pratiques institutionnelles et un ensemble de récits politiques l’accompagnant. Le « blackout » traduit un changement de stratégie en Syrie dont les contours ne sont pas encore clairs.

En référence à la Seconde guerre mondiale, Allan R. Millett et Williamson Murray écrivent ceci : “No amount of operational [or tactical] virtuosity […] redeemed fundamental flaws in political judgment. Whether policy shaped strategy or strategic imperatives drove policy was irrelevant. Miscalculations in both led to defeat, and any combination of politico-strategic errors had disastrous results, even for some nations that ended the war as members of the victorious coalition. Even the effective mobilization of national will, manpower, industrial might, national wealth, and technological know-how did not save the belligerents from reaping the bitter fruit of severe mistakes [at this level]. This is because it is more important to make correct decisions at the political and strategic level than it is at the operational or tactical level. Mistakes in operations and tactics can be corrected [admittedly at a cost]. But political and strategic mistakes live forever”. (« Aucune quantité de virtuosité opérationnelle [ou tactique] […] n’a racheté les défauts fondamentaux dans le jugement politique. Que la politique ait formé la stratégie ou que les impératifs stratégiques aient conduit la politique était hors sujet. Les erreurs de calcul dans les deux ont conduit à la défaite, et toute combinaison d’erreur politico-militaire a eu des résultats désastreux, même pour certaines nations qui ont mis fin à la guerre en tant que membres de la coalition victorieuse. Même la mobilisation efficace de la volonté nationale, de la main-d’œuvre, de la force industrielle, de la richesse nationale et du savoir-faire technologique n’a pas permis aux belligérants d’éviter les fruits amers de graves erreurs [à ce niveau].C’est parce qu’il est plus important de prendre des décisions correctes au niveau politique et stratégique que sur le plan opérationnel ou tactique. Les erreurs dans les opérations et les tactiques peuvent être corrigées [certes avec un coût]. Mais les erreurs politiques et stratégiques vivent pour toujours« ). À ce titre, l’intervention américaine en Irak en 2003 fut une “erreur politico-stratégique” susceptible d’être la cause du “moment de Suez” de l’Amérique dans la région. Un engagement en Syrie pourrait constituer une autre “erreur stratégique”, au mieux une “operational or tactical virtuosity” c’est-à-dire inutile.

Vous travaillez sur le concept du terrorisme hybride. Sommes-nous face à une transformation majeure du terrorisme et des groupes terroristes ? Et quelles seront les conséquences de cette hybridité du terrorisme ?

« Hybride » fait référence à la relation d’osmose entre terrorisme et criminalité. Le terrorisme est utilisé dans la poursuite d’objectifs ethno-nationaux, religieux ou révolutionnaires. La criminalité organisée, en revanche, cherche un gain matériel par la contrebande d’armes, de drogues, de biens de consommation, le trafic d’êtres humains, le transfert de fonds illégaux, etc. Un groupe terroriste n’a pas besoin de compter sur un réseau étendu à l’instar du crime organisé. Par définition, le terrorisme est principalement motivé par des objectifs politiques. L’aspect financier des activités terroristes est un moyen pour atteindre une fin, ce qui fait que le groupe terroriste se livre à des actes de violence beaucoup plus audacieux et risqués que ne le fait un groupe du crime organisé. Ce qui est important au sujet d’un acte terroriste, c‘est qu’il est utilisé pour attirer l’attention sur les objectifs politiques. Essentiellement le terrorisme est un théâtre. Il est donc a priori difficile d’imaginer comment ces deux fléaux feraient cause commune et selon quelles modalités des terroristes à idéal politique coopèreraient avec les cartels et réseaux de criminels internationaux, motivés eux par le profit, et vice versa.

Se lancer dans la violence pour le pouvoir (le terrorisme) ou pour le gain matériel (entreprise criminelle) comporte des objectifs différents. Pourtant des convergences sont possibles. Les distinctions faites entre les deux – souvent focalisées sur les motivations – ne sont plus d’actualité – d’abord, du fait que les terroristes subviennent toujours plus à leurs besoins par des activités criminelles. AQMI et Daech illustrent cette « tendance ». En effet, en partie à cause du tarissement des sources traditionnelles de leur financement, les terroristes et les insurgés se tournent de plus en plus vers le crime pour générer des fonds et acquérir le soutien logistique de criminels. Dans certains cas, les terroristes et les insurgés préfèrent eux-mêmes mener des activités criminelles ; quand ils ne peuvent pas le faire, ils se tournent vers les individus et les facilitateurs extérieurs. Les services de renseignement américains ont signalé que plus de 40 organisations terroristes étrangères ont des liens avec le trafic de drogue. Certaines organisations criminelles ont adopté une violence extrême et généralisée dans un effort manifeste d’intimider les gouvernements à divers niveaux. L’intersection des réseaux criminels et des organisations terroristes peut être largement regroupée en trois catégories ; la coexistence (occuper et opérer dans le même espace géographique en même temps) ; la coopération (décider que leurs intérêts mutuels sont servis en travaillant temporairement ensemble ou gravement menacés s’ils ne le font pas) ; et la convergence (chacun commence à adopter les comportements qui sont le plus souvent associés à l’autre). Le plus inquiétant étant la prolifération à travers le monde de croisements en même temps de ces trois tendances.

À bien des égards, la criminalité transnationale est ainsi devenue un instrument des groupes et réseaux terroristes. Il n’y a pas que le trafic de drogue, mais aussi des médicaments, des cigarettes, de la traite humaine, etc. Les deux entreprises, terroriste et criminelle, usent de violence illégale dans leur quête de pouvoir pour l’une, ou de profit pour l’autre. Théoriquement, les « combattants » de ces deux types d’entités peuvent être classés comme des criminels internationaux car ils commettent des actes prohibés par les lois nationales, le droit pénal international et les accords internationaux. En effet, les distinctions hier claires entre terrorisme et criminalité organisée sont devenues obscures, surtout en matière de motivation, de taille et de mode d’organisation de ces diverses entités dangereuses.  Désormais, criminels et terroristes opèrent plutôt en structures cellulaires décentralisées, tendent à cibler les civils, usent de tactiques similaires telles que l’enlèvement et le trafic de drogue.

Dans la conduite de leurs activités illégales, les motivations et le comportement sont différents, mais ils partagent de nombreuses caractéristiques communes. Ils emploient souvent les mêmes itinéraires : blanchir leur argent en utilisant les mêmes schémas, et mener des activités multiples et parallèles. Également, les crises et les catastrophes humanitaires, le nettoyage ethnique, les guerres et les insurrections sont également devenus des occasions pour le crime organisé et le terrorisme. « Les personnes désespérées qui fuient leurs États sont une cible facile ». D’où l’intérêt d’avoir des yeux centrés sur la manière dont les conflits sont financés. Politiquement et juridiquement, le financement des conflits se réfère aux activités ou aux relations qui génèrent des revenus pour les groupes armés ou les parties impliqués dans un conflit. Dans les économies de guerre irrégulières, la coïncidence de la violence armée et des économies informelles offre aux acteurs impliqués un accès unique aux opportunités économiques. Les limites de l’opportunité économique sont définies principalement par la force relative des factions belligérantes. Des options extérieures sont toujours présentes, y compris des dons (par exemple d’une diaspora), le détournement des flux d’aide ou le parrainage de l’État (fournitures d’armes et assistance militaire).

Malgré leurs objectifs stratégiques divergents, les terroristes, les criminels et les insurgés semblent de plus en plus collaborer. De nombreux observateurs estiment que les groupes terroristes et les réseaux criminels transnationaux partagent plusieurs caractéristiques, méthodes et tactiques. Il existe de nombreux exemples démontrant qu’il ne s’agit pas d’une coïncidence, mais sont indicatifs d’une tendance traduisant une menace croissante pour les intérêts de sécurité de nombreux pays y compris l’Algérie. Les liens profonds entre terrorisme, production de drogue et insurrection en Afghanistan et en Colombie sont bien connus. Au Sri Lanka, les Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE) ont fait des millions de dollars grâce à la cybercriminalité, et pendant des années ont utilisé la puissance militaire pour exercer un contrôle de facto sur un vaste territoire. Au Sahel, Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) est financé en partie par la protection des routes de trafic et par des campagnes d’enlèvement. Dans le sud du Nigéria, le Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger (MEND) combine vols de pétrole, enlèvement et rébellion ethnique, et récemment a ajouté le terrorisme à son répertoire. En Somalie, on s’inquiète de la possibilité que les activistes islamistes taxent, contrôlent ou même investissent dans l’industrie de la piraterie.

Selon The Financial Action Task Force, « les enlèvements pour rançon en tant que méthode de financement du terrorisme ont été identifiés dans le monde entier par les organes d’application de la loi comme une source importante de revenus pour les groupes terroristes qui opèrent souvent dans des pays politiquement instables où l’autorité centrale est souvent faible, et la corruption endémique dans le secteur tant public que privé, et où le tissu social s’est déchiré à un degré considérable. Des millions de dollars provenant du versement de rançons sont tombés dans l’escarcelle d’organisations terroristes, qui se servent de réseaux de facilitateurs pour acheminer cet argent par le biais de systèmes officieux de transfert de fonds mais aussi, ce qui est plus inquiétant, par le biais d’institutions financières légitimes, banques et maisons de change par exemple». AQMI seule a recueilli au moins 65 millions de dollars en paiements de rançons de 2005 à 2011, ce qui représente une part importante de son budget annuel, qui s’élève à environ 15 millions d’euros par an.

Il est de plus en plus difficile de faire la distinction entre les terroristes et les criminels internationaux transnationaux. Ils partagent tous deux des points communs opérationnels et organisationnels et leurs actions semblent être de plus en plus floues. D’où désormais, peu de véritables batailles militaires, mais des escarmouches et une tendance des milices à cibler les civils ; même si parfois elles reçoivent des aides extérieures, les nouvelles économies de guerre dépendent clairement du pillage, du marché noir et d’un usage continu de la violence. Les recherches menées par l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime révèlent qu’au cours de la dernière décennie, il y a eu augmentation significative de l’activité criminelle et terroriste en Afrique. La crise actuelle de la sécurité dans le Sahel est expliquée par les liens entre criminalité, crime organisé et terrorisme. Le commerce des stupéfiants, par exemple, a le potentiel de fournir aux groupes terroristes un bonus supplémentaire : les recrues et les sympathisants parmi les agriculteurs appauvris, négligés et isolés qui non seulement peuvent cultiver des cultures de drogue, mais aussi populariser et renforcer les mouvements anti-gouvernementaux.

Les motifs politiques de répandre la terreur ont joué un rôle limité dans les prises d’otages d’AQMI. Bien que les revendications politiques fussent parfois exprimées par AQMI dans les messages affichés sur Internet, les données disponibles suggèrent que toutes les libérations de ressortissants occidentaux ont été obtenues grâce à des paiements de rançon, dans certains cas, associés à la libération par le Mali ou la Mauritanie de prisonniers liés à AQMI ou MUJAO. Dans un certain nombre de cas, la tentative de sauvetage ou le refus de payer des rançons a conduit à la mort des otages. Le commerce des otages est une activité lucrative. Les enlèvements d’otages ont rapporté au moins 125 millions de dollars aux groupes terroristes affiliés à Al-Qaïda depuis 2008. La France en a payé près de la moitié, selon une enquête du New York Times. À partir de février 2013, les autorités italiennes ont arraisonné vingt navires avec, en tout, 280 tonnes de cannabis à bord qui avaient apparemment transité par des zones libyennes contrôlées par Daech qui aurait prélevé une « taxe » pour laisser passer cette marchandise illégale. Ces trafics influent profondément sur la lutte anti-terroriste. Il y a en effet des faits avérés sur le fait que les islamistes sous-traitent pour les narcotrafiquants. Ils assurent la sécurité et la logistique des convois de cocaïne latino-américaine. Une prestation de service qui risque d’évoluer vers le pire au cas où un groupe terroriste (Al-Qaïda, Daech, ou d’autres) arrive à avoir le contrôle ou la direction du processus du trafic de drogue. « Des indices laissent croire que cette évolution est en train de se concrétiser sur le terrain pour faire apparaître sur la scène des narcoterroristes islamistes », a déclaré le Directeur de l’INESG, le docteur Lyes Boukra, qui fut parmi les premiers à attirer l’attention sur le phénomène.

Des enquêtes récentes montrent que le commandement central d’Al-Qaïda, installé au Pakistan, supervisait les négociations des rançons d’otages capturés en Afrique. AQMI, Shebabs en Somalie et Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) ont développé un protocole commun pour les enlèvements et le processus de négociation. Ils vont jusqu’à sous-traiter les prises d’otages à des groupes criminels qui toucheront une commission de 10 % sur la rançon. Ces versements de rançons représentent désormais la moitié des revenus opérationnels d’AQPA. Cette pratique criminelle est souvent perçue comme présentant de faibles risques, de faibles coûts et d’énormes récompenses. Un seul paiement de rançon pourrait couvrir plusieurs mois de dépenses opérationnelles. Dans une lettre de 2012 à AQMI,  le fondateur de l’AQPA, Nasser al-Wahishi, a écrit que « la plupart des coûts de la bataille, sinon tous, ont été payés à travers les dépouilles (ndlr : butin). Près de la moitié des dépouilles proviennent de prises d’otages », une source de financement facile et presque sans risque « que je décrirais comme un commerce lucratif et un précieux trésor », dit-il.

À cause des ces pratiques et manque de coopération (voire la complicité dans certains cas) de certains États occidentaux, la situation courante en Afrique est caractérisée par la multiplication des enlèvements et des prises d’otages dans le dessein d’obtenir des fonds et des concessions. Les concessions obtenues constituent des gains politiques de grande valeur et les rançons versées servent à financer d’autres activités terroristes, ce qui accroit l’activité de ces groupes, multiplie le nombre des victimes et perpétue le problème. Nous assistons à une croissance et à des évolutions à différents niveaux dans les pratiques de rançons et prises d’otages ;

  1. Hausse du nombre de groupes pratiquant les enlèvements contre rançon (AQMI, Al Mourabitoune, Boko Haram, Ansaru, El Shabab, etc.) ;
  2. Hausse du nombre de cas et grande variété des cibles (travailleurs du secteur humanitaire, opérateurs économiques et leurs familles, touristes, religieux, agents diplomatiques, étudiants, populations vulnérables, dignitaires communautaires et leurs familles)
  3. Hausse des montants exigés par les groupes terroristes et complication des autres revendications pour obtenir la libération des otages. Le butin des prises d’otages est florissant: en 2003, la première rançon jamais versée s’élevait à 200.000 dollars par otage. Aujourd’hui, elles peuvent atteindre les 10 millions de dollars.

En effet, les groupes criminels organisés peuvent se livrer à des tactiques terroristes, et les groupes terroristes peuvent se livrer à des activités criminelles organisées. Ces deux acteurs ont des objectifs très différents et ces objectifs peuvent imposer des contraintes très différentes. Les entités criminelles menacent l’économie nationale, la qualité de vie et la sécurité des citoyens. Elles posent de sérieuses menaces à la sécurité nationale et internationale et sont extrêmement résistantes aux efforts visant à les contenir, perturber ou détruire. Ces organisations menacent la stabilité d’un pays ou d’une région, la structure et l’autorité politique légitime. Les organisations et éléments criminels profitent des technologies de l’information et de communication, et de la prolifération des armes pour développer des capacités sophistiquées. L’impact social, économique et politique destructeur de la criminalité va augmenter à la fois dans sa gravité et sa sophistication. Pourtant elles avaient l’air d’être faciles à négliger parce qu’elles sont si variées dans leur nature et portée. De plus, leurs effets sont masqués par le fait que beaucoup sont un peu plus progressives et insidieuses avec des conséquences à long terme plutôt qu’immédiates. En effet, à l’exception du terrorisme, les menaces transnationales pèsent moins dans les considérations de la sécurité mondiale que les rivalités géopolitiques et autres guerres régionales.

Souvent les terroristes et les criminels agissent à partir des mêmes itinéraires et réseaux. Avant de devenir un terroriste célèbre, Mokhtar Belmokhtar était contrebandier – on le surnommait même « Mister Marlboro ». La cellule d’Al-Qaïda qui a commis les attentats à la bombe de mars 2004 à Madrid fournit un autre exemple de cellules terroristes dont les membres ont utilisé de vastes efforts criminels pour financer leurs opérations. L’un des meneurs et plusieurs complices étaient des trafiquants avant qu’ils ne se radicalisent et rejoignent la cellule de Madrid. Ces terroristes ont vendu des stupéfiants pour payer des voitures, des téléphones et autres supports logistiques et des armes. L’un des cerveaux des attentats à la bombe de Madrid aurait été Jamal Ahmidan, un important trafiquant de drogue qui vendait du haschich et d’autres produits connexes dans toute l’Europe occidentale dans les années 1990. Ahmidan semble s’être d’abord intéressé à l’idéologie islamiste en purgeant une peine d’emprisonnement en Espagne en 1998, puis a été totalement radicalisé dans une prison marocaine de 2000 à 2003.

Tout cela a des implications profondes et durables. Les entités criminelles et terroristes savent résister à tout ce qui vise à les contenir, perturber ou détruire. Elles menacent la stabilité d’un pays ou d’une région, les structures et l’autorité politique. Ensemble, cette combinaison peut finalement provoquer un ‘chaos’, c’est-à-dire, saper la société comme les termites rongent une maison en bois. Ces « réseaux de crime organisé-corruption peuvent être compris comme le virus VIH de l’État moderne, contournant et brisant ses défenses naturelles », prévient Phil Williams. Elles sapent l’autorité et la légitimité de l’État et corrompent aussi le tissu social. Plus inquiétante est l’habileté croissante des organisations criminelles et terroristes à exploiter la diffusion mondiale des réseaux sophistiquées d’information et financiers. Ainsi, les organisations et les réseaux basés en Amérique du Nord, Europe, Amérique, au Moyen-Orient, Asie, etc. élargissent l’échelle et la portée de leurs activités. Ils formeront des alliances lâches les uns avec les autres, avec de petits criminels, et avec des insurgés pour des opérations spécifiques. Ils vont corrompre des dirigeants d’États instables économiquement fragiles ou faillis, s’insinuer dans les banques et les entreprises en difficulté, et coopérer avec les mouvements politiques insurgés pour contrôler les zones géographiques importantes.

Il n’est pas exclu que ces entités puissent développer une vraie conscience politique. En tant que pratique établie, le crime ne fait pas partie du programme de consolidation de la paix. Au lieu de cela, il a été traité comme une question distincte de la stratégie d’application de la loi. Cette division repose sur l’idée fausse que le crime organisé ne traite pas du pouvoir politique. Cependant, nous savons maintenant qu’une caractéristique importante du crime organisé est sa relation intime avec les acteurs politiques complices. Les organisations criminelles poursuivent des stratégies politiques pour prendre le contrôle et le pouvoir. La différence entre les protagonistes politiques et criminels pourrait, dans certains cas, résider dans leurs stratégies plutôt que dans leurs objectifs. C’est une partie de la logique stratégique des réseaux illicites d’avoir une influence sur les ressources et les branches gouvernementales de manière dissimulée plutôt que de faire la concurrence publique pour le pouvoir politique. À long terme, ces influences et ces méthodes voilées d’exercice du pouvoir ont des conséquences néfastes sur la qualité institutionnelle de la gouvernance et sur la légitimité des autorités, ainsi que dans les États ou régions non directement touchés par les conflits armés.

La collecte de renseignements concernant le lien entre criminalité et terrorisme semble insuffisante. Cela suggère une compréhension incomplète de la portée et de la nature des relations entre terroristes et criminels. L’amélioration de la collecte et l’analyse de renseignement sur la criminalité transnationale organisée comme une première étape semble nécessaire. Le lien entre terrorisme et activités criminelles doit faire partie des priorités de la communauté du renseignement. Les estimations sur les menaces et conflits interétatiques sont inadéquats et inappropriées pour faire face aux menaces asymétriques. Ces lacunes sont théoriques et organisationnelles, affectant à la fois la culture à travers laquelle les agents et les analystes des renseignements voient leur travail, ainsi que les structures bureaucratiques qui dictent la compétence et l’autorité. L’organisation précédente des services limitait la gestion efficace de la menace terroriste. Les menaces et les défis auxquels les pays européens font face dans les années 1990 diffèrent sensiblement de ceux qui les guettent aujourd’hui.

Qu’en est-il de la coopération entre les différents services de renseignement occidentaux eux-mêmes et entre les services occidentaux et ceux des pays comme la Syrie, l’Algérie, la Russie, etc. ?

La crédibilité et l’intégrité de la communauté du renseignement dépendent de sa capacité à offrir des évaluations sans pression politique. Donc, pour des raisons d’efficacité, les services  de renseignement doivent être protégés des manipulations politiques. Lorsque l’intelligence est politisée ou perçue comme telle, elle perd sa pertinence comme outil de planification. Chaque controverse sur la politisation du renseignement nuit à son efficacité et image et pourrait marginaliser son rôle dans la formulation et l’exécution de la politique alors que le rôle du renseignement est central face aux menaces asymétriques. S’il est nécessaire d’éviter la politisation des services de renseignements, il est aussi vital d’éviter la « dépolitisation » de la lutte contre le terrorisme, qui n’est pas simplement une question technique. La lutte antiterroriste n’est pas simplement une question de coordination des services, mais une question politique, indissociable du projet politique au sens large.

La prédominance des intérêts géopolitiques, la « dépolitisation » de la lutte antiterroriste et la « technicisation » du terrorisme (c’est-à-dire la dissociation du terrorisme du projet politique) ont conduit à beaucoup de confusion. Les décideurs politiques ont été informés par leurs services de renseignement que l’intervention en Irak conduirait à la hausse du terrorisme. La suite est connue. Également, les pays de l’Otan ont été découragés par les partenaires régionaux des conséquences du renversement du régime libyen. Rien n’a arrêté la machine de guerre de l’Otan qui n’a pas tenu compte des conséquences sur la région ni des intérêts de sécurité nationale de partenaires dans la lutte contre le terrorisme. Que vaut un échange d’informations dans ces conditions pour un État dont les intérêts de sécurité nationale ne sont pas pris en compte ? L’Algérie en paye le prix aujourd’hui. En plus, des dirigeants européens et américains osent insinuer qu’elle est laxiste dans la lutte contre le terrorisme.

Les États-Unis et l’Union européenne utilisent souvent le terme « responsabilité » en direction des pays en développement pour se référer « à la responsabilité d’un père dans l’éducation de ses enfants ». La « logique de la générosité » souvent évoquée traduit une sorte d’« ingérence paternaliste ». Cela donne lieu à des déclarations de la part de dirigeants occidentaux de type « ce que les Africains (les Chinois ou les Indiens, les Indonésiens, ou autres) doivent comprendre, c’est que …». En effet, cette tendance à traiter les cultures et les sociétés non européennes avec mépris et légèreté est profondément ancrée dans la psyché occidentale. Tandis que les Américains véhiculent leur ingérence à travers leur « répandre la liberté », « endiguer la tyrannie », etc., les Européens les formulent sous couvert de « gouvernance », « modernisation », « ajustement sociétal ». « Dans la culture occidentale », affirme Dani Cavallaro, « les idéologies dominantes maintes et maintes fois se définissent dans une relation subordonnée à un Autre […] [et par conséquent] Le Moi et l’Autre sont inextricablement liés ». Tout au long de l’histoire américaine, les différents groupes marginaux comme les femmes, les Afro-Américains et les Amérindiens ont « cycliquement été vus déroger aux normes de la société patriarcale, hétérosexuelle et blanche ».

Chaque État se trouve avec sa propre liste d’organisations terroristes. Pour que la coopération internationale dans ce domaine puisse fonctionner et potentiellement réussir, les pratiques de la guerre ne doivent pas seulement être acceptées, régularisées et institutionnalisées, mais aussi apparaitre comme la seule option pour la paix dans le monde. Mais l’approche américaine en la matière est contestée. Les autorités qui prétendent être en charge de déterminer les paramètres des politiques anti-terroristes doivent se présenter comme disposant des connaissances faisant autorité sur la nature du terrorisme. La nécessité d’une définition cohérente et consensuelle du terrorisme est une base essentielle à une meilleure compréhension. Donc désigner les concepts clairement et précisément reste une condition préalable à une politique efficace. Sans un consensus sur « ce qu’est le terrorisme », il est difficile d’attribuer la responsabilité aux États qui soutiennent le terrorisme, de formuler des mesures appropriées à un niveau international au terrorisme, et de lutter efficacement contre les terroristes. Historiquement, ce sont les grandes puissances qui définissent les règles de jeu et les puissances moyennes sont plus ou moins contraintes de suivre. C’est ce que nous confirme une fois de plus la crise syrienne. Lorsque les tensions caractérisent les relations comme c’est le cas actuellement, il faut s’attendre à des répliques à travers le monde. Les contacts et les échanges sont réduits.

Étant donné la place centrale des États-Unis dans le système international, il convient de s’attarder  un peu sur la puissance américaine. Leur montée en puissance a été spectaculaire. Toutefois, il existe un vide dans la littérature entourant la relation entre les valeurs fondamentales et la politique étrangère des États-Unis. Bien que certains historiens ont mentionné l’importance des valeurs fondamentales, il y a eu peu d’efforts pour élaborer ce que ces valeurs sont réellement et comment elles ont influencé la politique étrangère en même temps que ces valeurs elles-mêmes ont été touchées par la quête continuelle de la sécurité. Ni les histoires régionales ni le propre passé impérial des États-Unis ne sont visibles dans les récits actuels dominants. Les historiens font un travail d’exploitation minutieux des archives disponibles, mais laissent la diplomatie déconnectée de la culture nationale dont elle ressort. Paul Gurland, par exemple, a identifié cinq « impératifs géopolitiques » qui ont « déterminé le comportement » extérieur des États-Unis. Plus important, « ces cinq impératifs stratégiques ne se trouvent nulle part dans la Constitution des États-Unis. Mais chacun des 44 présidents du pays, indépendamment de l’intention, s’est conformé à eux […] Les mêmes impératifs géopolitiques qui ont poussé à ces actions vont façonner les efforts américains dans l’avenir – comme ils l’ont fait depuis 1776 », conclut-il dans un article publié en 2009 sur le site de STRATFOR.

Le thème central de la politique étrangère américaine est l’expansionnisme enveloppé dans un discours idéaliste. « Malgré nos traditions anti-impérialistes, et en dépit du fait que l’impérialisme est délégitimé dans le discours public, une réalité impériale domine déjà notre politique étrangère », conclut Robert D. Kaplan. Les dirigeants américains n’invoquent pas la valeur de la primauté de

l’empire ou d’hégémonie, mais il est probable que beaucoup pensent les objectifs de sécurité nationale en ces termes. La valeur de la primauté est couverte, inconsciemment, dans leurs déclarations publiques par des euphémismes comme « façonner l’environnement international ». « Aucun euphémisme n’est plus surchargé que le « leadership » qui permet le déni et l’affirmation simultanée de la position dominante », explique Richard K. Betts. Les élites américaines y compris les libéraux puisent dans l’« exceptionnalisme américain » et « prétendent à une supériorité morale » – en complément du discours officiel sur le leadership mondial – défendant sans complexe la promotion de l’hégémonie voire de l’empire américain  – ce qui dans les discours et documents officiels est traduit par le concept de leadership. Et comme disait Henry Kissinger, « les convictions que les dirigeants ont formées avant d’atteindre de hautes fonctions sont le capital intellectuel qu’ils consomment aussi longtemps qu’ils demeurent en fonction ».

Dans bien des systèmes politiques démocratiques institutionnalisés, le pouvoir électoral de l’électeur et le débat public ouvert sur la politique étrangère ont tendance à long terme à contrecarrer les idées et politiques expansionnistes excessivement coûteuses. Bien sûr, il y a toujours eu dans l’histoire américaine des dissidents à l’empire – opposés à la guerre et à l’expansion, et voués aux priorités et idéaux domestiques. Pourtant au fil du temps, leur voix  a été marginalisée dans le débat public et la vie politique. Par conséquent, une alliance étrange a réussi à réduire petit à petit des contraintes sur l’utilisation de la force. Dans son explication de la « over-expansion », Jack Snyder estime que plus un État est cartellisé, plus les « attributs de pouvoir – y compris les moyens matériels, les forces organisationnelles et l’information – are concentrated in the hands of parochial groups » (ndlr : sont concentrés dans les mains de groupes à l’esprit de clocher). L’« over-expansion », dit-il,  est « un produit des activités politiques et propagandistes des groupes impérialistes » qui forment des coalitions et utilisent leur pouvoir pour influencer le gouvernement et les médias de manière à inculquer le mythe de la sécurité par l’expansion. Les raisons pour lesquelles les élites peuvent demander une surexpansion  sont variées. Snyder mentionne deux motifs possibles : la politique bureaucratique et les intérêts économiques des groupes industriels puissants. En effet, « parce que les intérêts impériaux et militaires sont généralement plus concentrés que les intérêts anti-impériaux et antimilitaristes, un système politique cartellisé a une chaise à la table des négociations aux intérêts impériaux tandis que les groupes diffus avec des intérêts diffus, comme les contribuables et les consommateurs, sont exclus ». Cela explique pourquoi, historiquement, les défenseurs d’une stratégie de grande retenue n’ont pas beaucoup influencé la politique américaine, ce qui suggère que leur vision de l’échelle et de la portée de la puissance américaine les met en marge du débat politique national.

L’Angleterre est en proie à des attentats réguliers. Comment expliquez-vous que la Grande Bretagne soit devenue une cible majeure ?  Ce pays paye-t-il pour avoir été un jour un sanctuaire pour les terroristes avec le « Londonistan », ou y a-t-il d’autres raisons ?

Le terrorisme est par essence politique. D’une façon ou d’une autre, il est résultat de failles dans le projet politique. De nombreux pays européens n’ont pas pris au sérieux la menace du terrorisme islamiste. Des islamistes recherchés en Algérie par exemple dans les années 1990 ont trouvé refuge en Grande-Bretagne. L’erreur la plus importante est d’abandonner les quartiers populaires à eux-mêmes. Cela a permet aux islamistes de s’insérer dans le paysage local et le tissu social. Lorsque l’État se désengage, la société s’en déconnecte et les gens cherchent refuge dans d’autres structures alternatives, qu’elles soient tribales, culturelles, etc. La quête de sens personnel et d’ordre dans les cadres traditionnels se répand. Avec le retrait de l’État, les populations agissent rationnellement en recherchant des solutions et en s’organisant en conformité avec les allégeances concurrentes à l’État ; elles cherchent des canaux alternatifs de soutien et d’ordre symboliques. La société fait ainsi de plus en plus appel à des outils informels de relations sociales (famille, clan, tribu, religion, etc.) qui se répandent alors que les institutions officielles perdent tout sens d’ordre symbolique ou politique. Là où l’État n’assume pas ses responsabilités, il y aura toujours des acteurs qui prendront le relais. Dans de nombreux États européens, les islamistes ont su profiter de cette situation pour répandre leur idéologie. Et lorsque les États européens ont cherché à y faire face, leurs réponses étaient souvent de type sécuritaire coercitif, et dans certains cas n’ont rien à avoir avec la lutte contre le terrorisme. Les diagnostics alarmistes sur la contrebande et d’autres activités illicites contribuent à affaiblir les capacités de l’État sans améliorer celles nécessaires dans la lutte antiterroriste.

« Londonistan », par exemple, est révélateur du coté folklorique de la manière dont la lutte antiterroriste est menée. Depuis un moment, un certain nombre d’écrivains populaires avertissaient que l’Europe se dirige vers un avenir décrit comme « Eurabia », dans lequel une marée musulmane conduit à la conquête (ou reconquête) de l’Europe. Cette inquiétude est apparue en Amérique (Bernard Lewis, Mark Steyn) et en Europe (Frits Bolkestein, Jean-Claude Chesnais). L’idée générale largement diffusée décrit la Grande-Bretagne comme le « North Pakistan », la France comme l’« Islamic Republic of New Algeria », la Belgique comme le « Belgistan », l’Espagne comme « the Moorish Emirate of Iberia » et l’Allemagne comme la « New Turkey ». Quelle est la part de la vérité ? En tous cas, il n’y a rien d’anodin et cela anticipe une politique particulière. L’Allemagne d’Helmut Kohl par exemple cherchait délibérément à réduire le nombre des Turcs dans le pays. Cela a fait l’objet d’une discussion au sujet d’un plan secret avec le premier ministre britannique Margaret Thatcher en octobre 1982. Les notes britanniques de ces réunions révèlent que « le Chancelier Kohl a dit […] qu’il serait nécessaire de réduire le nombre des Turcs de 50 % au cours des quatre prochaines années – mais il ne pouvait pas le dire publiquement ». « L’Allemagne n’a pas de problème avec les Portugais, les Italiens et même les Asiatiques du Sud parce que ces communautés s’intègrent bien », dit-il, selon les notes britanniques. « Mais les Turcs étaient d’un genre de culture très différent […] L’Allemagne (de l’Ouest) avait intégré 11 millions d’Allemands des pays d’Europe orientale. Mais ils étaient Européens et ne représentent pas un problème ».[1] Une perception qui est toujours d’actualité et largement répondue dans le reste de l’Europe.

En effet, nommer ou caractériser un espace de cette manière n’est jamais neutre. Les concepts « Londonistan », « balkanisation », « irakanisation », « afghanisation », etc. ont un sens et induisent en erreur lorsqu’ils sont utilisés dans d’autres contexte que le leur. Un sujet aussi grave –car lorsque les gens meurent c’est grave – doit être abordé par les hommes politiques et praticiens de sécurité avec plus de décernement en évitant ces formules et slogans de marketing. Le recours à ces métaphores et analogies historiques et géographiques n’est pas anodin mais anticipe une certaine politique et participe à façonner une certaine vision-image. « Londonistan » fait partie d’un processus que John Agnew appelle la « domesticating the exotic », un processus qui décrit la façon dont des dirigeants politiques, des universitaires et des médias recyclent des termes ou noms géographiques afin de familiariser des situations inhabituelles dans un vocabulaire élaboré à partir de certaines expériences antérieures. Ces analogies (qui évoquent l’image d’un lieu d’un passé « connu » de guerres intestines et traumatismes historiques pouvant être projetée ailleurs) ont pour effet de désigner et d’expliquer de manière putative des situations bien au-delà du contexte historique et géographique d’origine, mais elles portent avec elles des significations chargées qui exposent la spécificité de leurs origines en termes politiques basés sur des stéréotypes. De cette manière, elles projettent la nature d’un lieu donné sur un endroit et, implicitement, identifient les parties du lieu d’origine comme analogue aux parties du lieu d’application. En clair, les comptes de « ce qui s’est passé » dans un endroit spécifique sont projetés comme des explications putatives sur un autre endroit. Ce qui, au final, permet de comprendre un endroit en termes familiers, mais pas nécessairement de façon empirique et précise.

Ces division puisent dans, et traduisent, des imaginaires géopolitiques particuliers. Il s’agit de manières de décrire la réorganisation de l’espace politique, mais aussi du temps politique. Ces notions de « Londonistan » marquent une volonté de distanciation à l’ère de la mondialisation. Au cœur de ce processus, il y a l’idée de distinguer le « Moi/Nous » et l’« Autre/Eux », l’un des sujets principaux de la philosophie occidentale. Traditionnellement, tout ce qui est méprisable est « l’Autre » qui se trouve à « l’extérieur » et vice versa (« Autre » et « extérieur » sont utilisés de manière interchangeable). Les représentations des « Autres » ont changé à travers le temps et ont produit des réponses différentes dans le temps à la peur de l’Autre. L’« Autre » est fondamental pour la constitution de « Moi ». Dans la culture occidentale, les idéologies dominantes se définissent dans une relation à un Autre subordonné. Et par conséquent, le Moi et l’Autre sont inextricablement liés. La représentation affecte profondément la construction de la réalité sociale, surtout si elle est associée avec les conquêtes politiques et impériales. Le type de représentation est directement lié aux relations historiques et théoriques entre la domination économique et politique de l’Occident et sa production intellectuelle. « L’Autre » est représenté négativement et une telle représentation implique généralement des relations de pouvoir inégales.

De nombreux travaux montrent que la notion de l’« Autre » peut même servir comme principe organisateur général des sociétés. La construction d’un « Nous » implique nécessairement la construction d’un « Eux », note Chantal Mouffe dans The democratic paradox. La relation entre les deux est tout à fait contingente et dialectique aux niveaux à la fois symboliques et matériels. En Occident, « c’est l’identité même de la démocratie qui est en jeu, dans la mesure où elle a dépendu dans une large mesure de l’existence de l’Autre communiste qui a constitué sa négation ». Avec la disparition de l’Autre communiste, « le sens de la démocratie elle-même s’est effacé et doit être redéfini par la création d’une nouvelle frontière ». Les frontières se déplacent désormais à l’intérieur de la nation. « C’est beaucoup plus difficile pour la droite modérée et la gauche que pour la droite radicale. Car celle-ci a déjà trouvé son ennemi. Elle est fournie par l’« ennemi intérieur », les immigrés, qui sont présentés par les différents mouvements de l’extrême-droite comme une menace à l’identité culturelle et à la souveraineté nationale des «vrais» Européens. La croissance de l’extrême-droite dans plusieurs pays occidentaux ne peut être comprise que dans le contexte de la crise profonde de l’identité politique à laquelle est confrontée la démocratie libérale après la perte des repères traditionnels. Elle est liée à la nécessité de redessiner la frontière politique entre ami et ennemi. »

Le processus de radicalisation est trop complexe. Mais le discours dominant actuel met l’accent sur la culture, particulièrement sur l’Islam. Afin de favoriser la compréhension des processus psychologiques menant au terrorisme, Fathali Moghaddam conçoit l’acte terroriste comme la dernière étape sur un escalier se rétrécissant ; si la grande majorité des gens (même quand ils se sentent brimés et injustement traités) restent au rez-de-chaussée, certaines personnes montent et sont finalement recrutées dans des organisations terroristes. Ces personnes pensent qu’elles n’ont pas la voix au chapitre dans la société, et sont encouragées par les leaders à déplacer l’agression sur d’autres groupes et à se socialiser au sein de l’organisation terroriste comme membres de groupes légitimes, ceux étant en dehors du groupe représentant le mal. La stratégie de lutte contre le terrorisme met largement l’accent sur la manifestation du terrorisme dans sa forme tactique, sans s’attaquer aux facteurs de risque ; elle se concentre sur les personnes qui sont déjà en haut de l’escalier et n’apporte que des gains à court terme. La meilleure politique à long terme contre le terrorisme est la prévention, rendue possible en nourrissant la démocratie contextualisée au rez-de-chaussée. Au lieu de cela, les sociétés occidentales subissent malheureusement l’« effet boomerang » au sens foucaldien, où la « périphérie coloniale » devient un champ d’expérimentation. Les leçons apprises sur le champ de bataille au Moyen-Orient façonnent désormais les politiques de sécurité dans la métropole.

Sous cet angle, l’impérialisme occidental ne se contente pas simplement d’exercer la force et les pratiques coloniales sur les sujets impériaux. Une fois testées à l’étranger, les mêmes pratiques sont appliquées à la maison. Ce n’est pas nouveau dans l’histoire américaine. Ce sont les mêmes techniques de renseignement mises au point par l’armée américaine dans la guerre des Philippines qui ont été utilisées contre les syndicats américains. Les mêmes tactiques, méthodes et matériels utilisés dans la « guerre mondiale contre le terrorisme » ont fini par être utilisés contre le public américain à la maison. Les « drones de surveillance aérienne visant à protéger les frontières du pays et à lutter contre les terroristes à l’étranger tournent leurs yeux électroniques vers les Américains ici, chez nous », déplore le Washington Times. Au Pakistan où des milliers de Pakistanais ont été tués par des drones américains, des enfants pakistanais ont du mal à aller à l’école et à étudier (abandonnant l’école par crainte d’être bombardés) et certains adultes ont peur de se rassembler publiquement ou d’assister à des mariages et des enterrements. Le même quotidien trouve que « cette surveillance a un sens lorsque l’utilisation se limite à garder un œil sur nos ennemis dans les guerres en Irak et en Afghanistan. L’utilisation de cette technologie du champ de bataille sur le sol américain est un phénomène récent, et il y a peu de restrictions de mise en place. Le DHS (Department of Homeland Security) dispose déjà d’une flotte de drones avec une technologie « capable d’identifier un homme debout dans la nuit et de voir s’il est armé ou non », et devraient être équipés de programmes d’« interception » capables de lire et suivre les signaux des téléphones cellulaires.  La technologie des drones est nouvelle, mais pas la pratique en elle-même.

C’est « l’effet boomerang de l’impérialisme sur la patrie » contre lequel Michel Foucault mettait en garde au milieu des années 1970 et que Hannah Arendt dénonçait en 1968 dans Les Origines du totalitarisme. Cet « effet boomerang » a connu une résurgence spectaculaire au cours de la dernière décennie ; les pratiques néocoloniales des frontières à Bagdad, Kaboul, etc. sont actuellement mises en place à New York, Washington et Londres, etc. Bien sûr, les effets observés dans le cadre urbain occidental diffèrent énormément de ceux observés dans la zone de guerre. Mais quel que soit l’environnement, ces actes hi tech de violence sont fondés sur un ensemble d’idées partagées. Les technologies de gouvernance changent et sont re-conceptualisées, en même temps l’art de gouverner implique le développement de nouvelles gammes d’institutions, de pratiques, de connaissances et de tactiques pour introduire le contrôle au nom de la sécurité. Les cycles interminables de violence (guerre contre le terrorisme, guerre contre la drogue, etc.) sont devenus une composante fondamentale du système économique. Au lieu d’être considérés comme une anomalie, ils sont devenus un aspect fondamental de la démocratie occidentale libérale elle-même, et la guerre comme un outil intégré au développement du monde. Ainsi, surveillance de masse, tribunaux secrets, militarisation de la police, stratégie de COIN, détention sans procès, zones tampons de sécurité, postes de contrôle, nouvelles armes non létales et drones, etc. sont tous devenus des caractéristiques-clés des centres urbains et des pouvoirs politiques et financiers occidentaux.

Trouvant leur origine dans les campagnes militaires poursuivies par les forces militaires occidentales (y compris les sous-traitants de sécurité) à l’étranger, ces éléments ont largement intégré le tissu de la police. Cette évolution intègre la militarisation d’un grand nombre de débats politiques, de paysages urbains et de circuits de l’infrastructure urbaine, ainsi que des domaines de la culture populaire et urbaine. Elle conduit à la diffusion rampante et insidieuse des débats militarisées sur la ‘sécurité’ dans tous les domaines de la vie. C’est manifeste dans l’utilisation généralisée de la guerre comme la métaphore dominante décrivant l’état perpétuel et sans frontières des sociétés urbaines – guerre contre la drogue, contre la criminalité, contre le terrorisme, contre l’insécurité elle-même. La construction de « zones de sécurité » autour des noyaux financiers stratégiques de Londres et New York fait écho aux techniques utilisées dans la zone verte de Bagdad. Il s’agit d’un phénomène plus large, plus profond et de plus en plus croissant que Stephen Graham appelle « The New Military Urbanism ». Fondamental à ce dernier est le changement de paradigme qui rend les espaces communs et privés des villes, ainsi que leur infrastructure (avec leurs populations civiles) une cible et source de menaces. Au Brésil, par exemple, des sources militaires ont confirmé que les techniques employées dans l’occupation de la favela Morro da Providencia sont celles que les soldats brésiliens utilisent lors de la mission de maintien de la paix des Nations Unies à Haïti. Les changements dans les pouvoirs coercitifs de l’État liés à des mesures de maintien de l’ordre ou de sécurité ne sont pas principalement une réaction à des évènements particuliers. Ces pouvoirs étendus peuvent être exercés dans la poursuite de toute une série d’agendas cachés sans rapport avec la criminalité et le terrorisme qu’ils sont censés combattre. Ces agendas cachés sont liés à la politique étrangère et intérieure, et à des intérêts privés et organisationnels particuliers.

À l’heure de la mondialisation et la venue du système-monde, la distinction géographique entre l’intérieur et l’extérieur n’est plus pertinente. Max Weber disait; « Among a plurality of co-existing polities, some, the Great Powers usually ascribe to themselves and usurp an interest in political and economic processes over a wide orbit. Today such orbits encompass the whole surface of the planet » (Parmi une pluralité de politiques coexistantes, certaines, les grandes puissances s’attribuent habituellement et usurpent un intérêt pour les processus politiques et économiques sur une large orbite. Aujourd’hui, de telles orbites englobent toute la surface de la planète). Ainsi de nouvelles formes d’exclusion, d’impérialisme et de radicalisation accompagnent les flux (à des degrés divers) d’information, d’idées, de personnes et de capitaux. L’expansion du capitalisme mondial a produit de nouvelles frontières, clôtures, lois, actions de police, et militarisation pour contrôler les mouvements humains et assurer le pouvoir capitaliste. Comme les frontières entre intérieur et extérieur sont rendues floues par la mondialisation, il est difficile de définir l’« Autre ». Dans « Identity, Immigration, and Liberal Democracy », Francis Fukuyama prétend que « Globalization, driven by the Internet and tremendous mobility, has blurred the boundaries between the developed world and traditional Muslim societies. It is not an accident that so many of the perpetrators of recent terrorist plots and incidents either were European Muslims radicalized in Europe or came from privileged sectors of Muslim societies with opportunities for contact with the West » (la mondialisation, conduite par Internet et une mobilité formidable, a brouillé les frontières entre le monde développé et les sociétés musulmanes traditionnelles. Ce n’est pas un accident que tant d’auteurs de frappes et d’incidents terroristes récents ont été soit des musulmans européens radicalisés en Europe, soit venus de secteurs privilégiés de sociétés musulmanes avec des opportunités de contact avec l’Occident). Toutefois, l’une des qualités les plus frappantes de la mondialisation est la persistance de la différence et la centralité continue des notions de « Nous et Eux » dans la construction des identités, des valeurs, des intérêts, des normes et donc des mesures appropriées. C’est là qu’intervient l’importance du zonage. L’étiquetage d’un lieu particulier comme dangereux et/ou menace peut inviter des agressions militaires et réponses musclées.

La politique crée son propre espace d’intervention. Le pouvoir souverain mondial définit les processus de zonage à l’échelle mondiale (Arc d’instabilité, zone de paix démocratique, etc.). Ce qui est crucial c’est que la distinction est faite. Comme l’indique Aida Hozic, « les processus mondiaux actuels de zonage portent sur la création de l’illusion des différences, mais en réalité il ne peut y en avoir aucune ». À cet égard, la production virtuelle des différences et des antagonismes par le biais de récits apparait crucial pour la définition des zones de sécurité et de zones sans foi ni loi. Le zonage se transforme alors en tâche pour recréer les dangers et les menaces, et pour canaliser le déplacement des populations et des investissements dans un scénario mondial dans lequel les territoires ressemblent de plus en plus à ses propres frontières, le paysage social des frontières ressurgit dans les centres-villes métropolitains. Le zonage devient une tâche pour produire les différences qui sont transformées en outils de pouvoir souverain. Selon Stephen Graham, « les constructions de zonage et de frontières représentent des tentatives souveraines de créer des illusions de la différence plutôt que de répondre à la différence et à ses risques présumés ».

Avec la venue du système-monde, le zonage a commencé à se développer vers l’intérieur. L’Allemagne nazie et ses camps de concentration constituent un cas paradigmatique de ce changement. Avec ses camps de concentration, affirme Giorgio Agamben, l’espace d’exception acquiert pour la première fois une place permanente au sein de la « Polis ». Les camps sont un morceau de territoire qui est placé à l’extérieur de l’ordre juridique normal, bien qu’il ne soit pas un espace extérieur faisant partie de la « Polis ». De cette manière, la société exclut ceux qui sont considérés comme indésirables à l’intérieur ou localise l’intérieur vers l’extérieur. Agamben s’alarme: « la déclaration de l’état d’exception est progressivement remplacée par une généralisation sans précédent du paradigme de la sécurité comme technique normale de gouvernement ». « L’état d’exception a même atteint aujourd’hui son plus large déploiement planétaire. L’aspect normatif du droit peut être ainsi impunément oblitéré et contredit par une violence gouvernementale qui, en ignorant à l’extérieur le droit international et en produisant à l’intérieur un état d’exception permanent, prétend cependant appliquer encore le droit ». Cette notion de sécurité vise à produire et transformer la vie sociale à son niveau le plus général et global. Le discours de sécurité est élaboré sur mesure pour justifier et légitimer le recentrage des missions de l’État sur le maintien de l’ordre et le contrôle des populations considérées comme dangereuses. La loi dans ce contexte devient un moyen de répression ; « la loi était à la fois une épée et un bouclier : elle était un outil utilisé pour faire avancer des objectifs conservateurs, et c’était un bouclier destiné à protéger l’autonomie de l’exécutif », explique Mary L. Dudziak.

Alors que les camps de concentration expriment la manifestation la plus extrême de cette tendance, la délimitation formelle des ghettos dans l’Allemagne nazie, la définition informelle de ghettos ou centre-ville aujourd’hui, ou de camps de refugiés, tous illustrent la même grammaire. Le ghetto conjugue les quatre composantes du racisme : le préjugé, la violence, la ségrégation et la discrimination. Avec la poursuite de la ghettoïsation et l’altérisation généralisée des Mexicains-musulmans-réfugiés-personnes pauvres, la société commence à accepter le déni des droits à ces catégories, et éventuellement à courir le risque de renoncer à plusieurs des droits au nom de la sécurité. Nous assistons à une époque où le pouvoir souverain reproduit artificiellement les distinctions territoriales entre les zones de droit ou « normales » et les zones de non-droit ou d’exception. Le raisonnement géopolitique qui implique le recyclage de noms géographiques dans de nouveaux contextes répond au même souci ; comment « la politique mondiale est ‘spatialisée’ ou rendue géographiquement expressive par les dirigeants politiques et les représentations médiatiques ». En faisant cela, on « dévalorise des endroits particuliers et les populations qui y habitent » tant pour les marchandiser économiquement et les apaiser politiquement et militairement. Et voila ce à quoi correspond (et dans quel contexte il faut l’appréhender) le « Londonistan ».

À l’ère de la mondialisation, les frontières d’une nation ne sont plus externes mais fonctionnent à travers ses villes. Les nations devront se défendre non pas à l’étranger, mais à l’intérieur de leurs propres métropoles denses. Ces inquiétudes ont été exprimées par beaucoup d’experts et stratèges militaires occidentaux, qui s’attendent à ce que la plupart des conflits dans le futur soient internes (dans le reste du monde et au sein de leurs territoires) d’où le besoin impératif de restructurer les services armés et de sécurité pour faire face à l’« Intifada des banlieues ». Ils s’inquiètent que leur pays devienne ce que le Moyen-Orient, les Balkans, l’Asie centrale et l’Afrique de l’Est sont aujourd’hui : un champ de bataille. Dans cette perspective, la menace est une civilisation visant les valeurs centrales de la culture occidentale par des acteurs non étatiques. Dans la mesure où les forces du djihad (comme  plusieurs le suggèrent) sont actives en Occident, il peut être soutenu que les lignes importantes de ce conflit culturel se situent au sein des frontières de l’État (de « Nous »).

À chaque fois que l’on est face à des situations qui ne sont ni prévues ni réglementées par les arrangements et dispositifs juridiques existants, nous sommes devant un état d’exception. Carl Schmitt fait savoir que c’est le pouvoir souverain qui « décide de l’exception ». En effet, la désignation sinon la distinction entre espaces de sécurité et de non sécurité est la principale activité du pouvoir souverain. Grâce à cette distinction, une décision souveraine est faite distinguant entre ces territoires et populations qui appartiennent à la vie politique et qui doivent donc être protégés, et ceux qui ne le sont pas et sont donc considérés comme sans valeur. Au moins dans la tradition développée en Occident, les zones de non droit ont toujours été situées au-delà des limites de la politique, à l’extérieur. Simultanément, les distinctions spatiales ont toujours impliqué des jugements moraux, légaux et esthétiques. Ainsi, l’extérieur sans foi ni loi apparait naturellement comme le lieu de tout ce qui esthétiquement laid, moralement mauvais, absolument inhumain et ontologiquement menaçant. Prenons l’exemple de l’ancien président français François Hollande qui décrit « les gars des cités, sans références, sans valeurs ». Il parle de ces « cités » comme si elles ne sont pas une partie de la France, comme des territoires extérieurs à la République. Cela implique aussi des jugements moraux : « Ils sont passés de gosses mal éduqués à des vedettes richissimes, sans préparation. Ils ne sont pas préparés psychologiquement à savoir ce qu’est le bien, le mal ». « La Fédération, c’est pas tellement des entraînements qu’elle devrait organiser, ce sont des formations. C’est de la musculation de cerveau ». « Moralement, ce n’est pas un exemple, Benzema ».

Après tous les attentats qui ont eu lieu en Europe, à Paris, Bruxelles, Londres, Berlin, etc. les gouvernements occidentaux ont-ils retenu la leçon qui est de combattre le terrorisme d’une manière efficace et de réparer leurs erreurs du passé notamment un certain laxisme envers les terroristes fichés ? Certaines de nos sources tirent fréquemment la sonnette d’alarme concernant les budgets alloués aux services de renseignement, à la Défense en général, avec le manque d’effectifs, etc. Pensez-vous que les moyens à la fois humains et matériels consacrés aux services de renseignement et à l’armée sont à la hauteur des défis qui sont de neutraliser définitivement les réseaux et les groupes terroristes ?

Bien que peu de détails soient publiquement disponibles sur le rôle de la communauté de renseignement dans la lutte contre les menaces terroristes, le renseignement peut jouer un rôle important dans le développement d’analyses stratégiques qui donnent la priorité aux tendances du terrorisme, ainsi que dans l’élaboration de réponses opérationnelles et tactiques pour détecter, influencer et cibler les réseaux, les nœuds, les plans et les acteurs spécifiques du crime-terrorisme. Le problème n’est pas nécessairement un problème de ressources. Deux facteurs sont importants : la priorisation car les services armés et de sécurité sont jugés en fonction du projet politique ; la question d’adaptation des services dont la structure dépend en partie de la nature de la menace. Le problème n’est pas exclusivement militaire, mais est partagé par des décideurs de haut niveau. Les officiers militaires demandent constamment des objectifs clairs et plus de moyens; les politiciens demandent de faire plus et mieux avec moins de moyens et préfèrent généralement se détourner des déclarations claires et définitives sur quoi que ce soit, notamment les questions de guerre et de paix. Mais avant d’aborder ces deux points (adaptation et priorisation) qui ne sont pas sans liens par ailleurs, il convient de noter que dans de nombreux cas, les organisations militaires et de sécurité abordent avec difficulté leurs missions pour des raisons qui échappent à leur contrôle. Les organisations militaires et de sécurité sont des bureaucraties étatiques. Les fonctionnaires et responsables gouvernementaux opèrent dans un domaine de contraintes qui affectent leur capacité à formuler et à mettre en œuvre des politiques et des changements. Contrairement aux dirigeants des entreprises privées, ils n’ont pas la liberté d’action dans l’allocation des facteurs de production (ressources) et la définition de leurs objectifs. « Le contrôle sur les revenus, les facteurs productifs et les objectifs de l’agence sont tous acquis à un degré important dans des entités extérieures à l’organisation – législateurs, tribunaux, politiciens et groupes d’intérêt ».

En outre, les fonctionnaires gouvernementaux ont rarement des résultats clairs, tandis que ceux d’un gestionnaire d’entreprise privé est le profit, la part du marché et la survie. Comme l’a dit James Wilson, il existe peu ou pas d’accord sur les normes et mesures de la performance pour évaluer un fonctionnaire du gouvernement, alors que divers tests de performance sont bien établis dans les affaires privées – rendement financier, la part de marché, mesures de performance pour la rémunération des dirigeants. Alors que la gestion des entreprises se concentre sur la « rentabilité » (les bénéfices), la gestion gouvernementale se concentre sur les « contraintes ». Ce manque de contrôle peut rendre les changements institutionnels plus difficiles, et met en évidence un deuxième facteur: l’importance du soutien politique. L’une des tâches-clés d’un cadre national est la maintenance de l’organisation. « Dans une agence gouvernementale, l’entretien exige l’obtention non seulement de capitaux (crédits) et de main-d’œuvre (personnel), mais aussi le soutien politique ». Le soutien politique fournit aux cadres du gouvernement l’autonomie nécessaire pour mettre en œuvre les changements nécessaires pour exécuter leurs missions. « Le soutien politique est à son plus haut niveau lorsque les objectifs de l’agence sont populaires, ses tâches simples, ses rivaux inexistants et les contraintes minimes ». Ces conditions s’appliquent rarement aux organismes gouvernementaux. Les militaires demandent toujours des objectifs clairs, mais les hommes politiques sont toujours ambigus.

Les rivalités bureaucratiques sont courantes et connues. Il en va de soi que les services armés et de sécurité s’alarment du manque de moyens. Les organisations sont créées pour accomplir certaines missions et ses membres favorisent les politiques qui augmentent l’importance de leur organisation et des capacités qu’ils considèrent comme essentielles à leur essence. Le problème n’est pas une question de moyens, mais l’absence de priorisation et de hiérarchisation, l’absence de priorités claires. Et les priorités sont définies par le politique. À chaque attentat, l’histoire se répète sur un point essentiel : les réponses aux crises sont une aubaine pour les politiques et entreprises qui cherchent pouvoir et gains financiers en exploitant les craintes du public. La réaction ressemble souvent aux réponses aux crises précédentes : augmenter les moyens, restreindre les libertés sans se poser la question sur le projet politique qui semble conduire à la « Resurgence of the Warfare State » (La résurgence de l’État de guerre). Aux États-Unis par exemple, l’USA PATRIOT Act a été adopté et mis en œuvre, le NORTHCOM a été créé, les dépenses de la Défense ont augmenté de façon massive, les interventions extérieures sont devenues courantes. La création du Département de la Sécurité Intérieure a abouti à la fusion de 22 organismes du gouvernement fédéral et à un Département de Sécurité Intérieure doté de plus de 177 000 employés.

Même d’anciens responsables des renseignements craignent que la combinaison des nouvelles menaces, des progrès des technologies et des interprétations radicales de l’autorité présidentielle puisse menacer la vie privée des Américains. Des milliers d’organisations gouvernementales et d’entreprises privées travaillent sur ​​des programmes liés à la lutte contre le terrorisme, le renseignement et la sécurité territoriale. Le lieutenant-général à la retraite John R. Vines (pourtant familier avec les problèmes complexes et qui a déjà commandé 145 000 soldats en Irak) se dit surpris par ce qu’il a découvert ; « la complexité de ce système défie toute description ». Dana Priest et William M. Arkin s’alarment que ce « monde top-secret […] est devenu si grand, si lourd et si obscur que personne ne sait combien d’argent il coûte, combien de personnes il emploie, combien de programmes il a, ou exactement combien d’agences font le même travail ». En effet, ce « terrorism-industrial complex » échappe à tout contrôle et grandit un peu partout à travers le monde notamment en Europe. Chaque attaque implique la croissance de la portée de la sécurité intérieure, des centres de fusion, des technologies du champ de bataille, et de la collecte de données et de l’intrusion dans la vie des citoyens ordinaires. Est-ce cela un manque de moyens ?

En effet, les organismes de sécurité et de défense sont mieux dotés en termes de ressources aujourd’hui. Non seulement ils ont plus de moyens, mais ils ont aussi été beaucoup servis par les nouvelles technologies de surveillance et de contrôle. Depuis et durant la décennie 1990, la révolution informatique a atteint la grande vitesse et a eu un énorme impact en matière de communication. Les progrès technologiques ont considérablement amélioré la capacité des services, permettant des cycles opérationnels compressés, des frappes de précision de longue portée basées sur des renseignements en temps réel et une jointness améliorée. La technologie moderne est perçue comme une solution à de nombreux problèmes. Sur le plan opérationnel, elle permet d’obtenir les mêmes résultats avec moins de ressources. Les forces armées et de sécurité y ont de plus en plus recours pour obtenir un avantage sur le champ de bataille, leur permettant une hausse significative de la conscience situationnelle des opérations.

Ce fantasme technologique a aussi un prix. Il a conduit à marginaliser le facteur humain dans la collecte, l’infiltration, l’exploitation du terrain, la détection des éléments nocifs et l’analyse des intentions de l’ennemi. Militairement, une menace est une intention hostile provenant d’une « entité clairement définie ». Mais les terroristes agissent dans la clandestinité. La menace suggère une entité définie (pas facile à identifier dans le cas du terrorisme), une volonté de nuire (volonté n’implique pas nécessairement capacité et dans un état de droit, l’individu est jugé sur ses actes) et capacité de nuire (capacité de nuire n’implique pas la volonté). En outre, quelle est la « cible » ? La réponse à ces questions rend le facteur humain central. Face à l’atomisation et à l’autonomisation des groupes terroristes, le facteur temps est essentiel et nécessite des opérations chirurgicales rapides et précises basées sur des informations fiables.

Également, il y a dysfonctionnement dans la priorisation politique et la hiérarchisation des priorités.  La politique des grands pays occidentaux envers la Syrie est un bon exemple ; elle est contradictoire et nuit à la lutte contre le terrorisme. Cette politique peut être jugée de deux façons ; soit la lutte antiterroriste n’est pas une priorité, soit la politique poursuivie est irrationnelle et nécessite donc une reconfiguration. Car s’il est vrai que le terrorisme est la priorité comme l’affirme le discours officiel, force est de conclure que cette politique est irrationnelle. Par la rationalité, nous voulons dire ‘calculs moyens-fins’ avec deux conditions supplémentaires : 1) toutes les informations pertinentes devraient être recherchées, avec prise en compte des contraintes du facteur temps et des ressources et, 2) la logique des moyens relatifs aux fins doit être compatible avec ce qui est connu sur les relations causales pertinentes. Il y a une incompatibilité entre l’objectif affiché et la stratégie mise en œuvre pour l’atteindre. En clair, la politique envers la Syrie est irrationnelle même en tenant compte du fait que les acteurs du monde réel sont soumis à un facteur temps et à un facteur ressources qui sont différents de ceux auxquels sont confrontés les scientifiques.

Ensuite, il y a la question de l’« adaptation » que Theo Farrell, un spécialiste des changements militaires, définit comme un « change to strategy, force generation, and/or military plans and operation that is undertaken in response to operational challenges and campaign pressures » (changement à la stratégie, à la génération de forces et/ou aux plans et opérations militaires qui sont entrepris en réponse aux défis opérationnels et aux pressions de la campagne). Toutefois, les historiens identifient l’aversion à l’adaptation comme une cause de l’inefficacité organisationnelle dans la réalisation de leurs missions et les analyses mettent en cause les institutions plutôt que les individus. La nature de la menace affecte directement la culture organisationnelle et la structure bureaucratique qui dictent le type d’intelligence recherchée et les moyens utilisés pour obtenir cette intelligence. L’adaptation à des circonstances inattendues teste l’organisation en « révélant des faiblesses qui sont en partie structurelles et partiellement fonctionnelles ». Mais les services de renseignements ont-ils vraiment connu un processus d’adaptation pour faire face au nouvel environnement de sécurité marqué par l’âge de l’information et les menaces asymétriques ? L’utilisation d’un « scalpel au lieu d’un marteau » est plus adaptée à la lutte contre le terrorisme. Cela implique la subordination de l’approche militaire – le « marteau » – à l’approche sécuritaire, le « scalpel ». La technique du « scalpel » nécessite des renseignements fiables, l’optimalisation et l’adaptation des services.

En d’autres termes, cela implique l’adaptation des services de renseignements à la nature modifiée des risques et des menaces qu’ils cherchent à combattre ; changements d’une menace basée sur la guerre conventionnelle qui respecte les frontières nationales à un patchwork en constante évolution de groupes qui utilisent tous les moyens nécessaires pour atteindre leurs objectifs et changent activement leurs tactiques pour exploiter les faiblesses des systèmes de sécurité et de défense nationale. Le travail des services de renseignement devient plus compliqué avec le nombre croissant des consommateurs de renseignement, y compris les fonctionnaires de l’État et des autorités locales et les opérateurs économiques, alors que pendant la guerre froide, le renseignement était principalement utilisé par un cercle retreint de décideurs de haut niveau. Il y a aussi le problème des frontières face à un ennemi qui ne les respecte pas. En outre, c’est nouveau que les responsables des agences de renseignement soient entendus et appelés à s’exprimer devant leurs parlements.

Pendant la Guerre froide, les États étaient le principal objectif du renseignement et, en tant que tel, la collecte et l’analyse des renseignements reposaient sur une telle menace. Les États-nations fournissent un contexte précieux et une histoire pour les agents et les analyses des renseignements pour guider leur pensée. Les États ont des histoires, des bureaucraties, et dans de nombreux cas, des objectifs similaires, tels que la défense du territoire national. Par conséquent, le but du renseignement avant tout est de résoudre des énigmes, c’est-à-dire « la recherche de pièces supplémentaires pour remplir une mosaïque de compréhension dont la large forme est donnée ». Le renseignement se préoccupe de détecter les capacités militaires d’un État, ou les niveaux de troupes permanentes – l’information qui a une réponse définitive, et qui s’inscrit dans le contexte d’un État donné. Désormais, il s’agit de faire face à des ennemis qui ne respectent pas les frontières géographiques ou juridiques.

Toutefois, les acteurs non-étatiques, en tant que principal problème de sécurité nationale, n’ont pas l’arrière-histoire intrinsèque et la perspective qu’a un acteur étatique. Au lieu d’essayer de combler les lacunes des informations connues (par exemple, le nombre de troupes actives d’un État) l’intelligence se préoccupe de la compréhension des nuances et des tendances des groupes individuels et de leurs objectifs. Cette compréhension est ensuite utilisée pour formuler les meilleures hypothèses, essentiellement de ce que ces acteurs vont faire. Cependant, comme ce type d’intelligence est basé sur la pensée et l’action humaines, les réponses ne sont pas définitives tant que les actions ne sont pas menées. C’est ce type d’intelligence que Gregory F. Treverton qualifie de « mystères », qui consiste à chercher une « meilleure prévision, peut-être sous la forme d’une probabilité avec des facteurs-clés identifiés ». L’environnement de sécurité actuel n’a rien à avoir avec celui de la guerre froide ni des années 1990. Les menaces actuelles sont davantage intérieures qu’extérieures. La majorité des attentats en Europe ces dernières années sont commis par des ressortissants européens.

Y a-t-il un lien de causalité entre la politique migratoire de Madame Merkel et la recrudescence des attentats terroristes en Allemagne ?

C’est une lecture simplificatrice voire erronée. L’idée de construire un « Mur autour de l’Occident » a fait son chemin bien avant les attentats du 11 Septembre. La prise de conscience et les préoccupations au sujet des menaces asymétriques, notamment le terrorisme mondial, ont été alimentées par des événements tragiques comme les attaques du 11/9, Bali en 2002, Madrid en 2004, Londres en 2005, Jakarta en 2009, le Bataclan en 2015, etc. Ces événements ont fourni une opportunité politique pour révéler une nouvelle étape dans l’expansion des capacités coercitives des États au niveau national. Mais il est difficile de supposer qu’il existe des liens entre la politique de Mme Merkel et la recrudescence des attentats. La majorité des attentats commis en Europe ces dernières années sont l’œuvre de ressortissants européens. Toutefois, le nombre de décès d’immigrants en Méditerranée n’est ni accidentel ni le résultat de causalités imprévisibles. Ces morts devraient être considérées comme « liées à la frontière», des conséquences tragiques des politiques de contrôle de plus en plus drastiques de l’immigration des pays riches. Ces politiques ont contribué à créer les conditions menant à la mort. Les questions frontalières traditionnelles telles que le commerce et la migration sont désormais évaluées à travers la lentille de la sécurité. Le discours de l’ouverture des frontières a été remplacé par un discours plus anxieux et sombre sur les « périmètres de sécurité » et « Homeland Defense » (défense de la patrie). Les politiciens de tout le spectre politique se sont précipités à démontrer leur engagement sans faille à sécuriser les frontières.

Au lieu de disparaître, les frontières sont en mutation. Les visas biométriques, le double durcissement des contrôles à la frontière et les cartes d’identité des ressortissants étrangers en sont une manifestation. Si le rôle militaire des frontières diminue, leur fonction idéologique et socio-psychologique reste considérable. L’un des aspects les plus contradictoires des transformations actuelles de la frontière a été l’effet de dilution des frontières comme des obstacles économiques, tout en étant en même temps renforcées comme des obstacles à la circulation de certaines catégories de personnes. Cela fait partie de la fortification des frontières, comme un phénomène observé au Sud de la Méditerranée, les « Fortified boundaries » (frontières fortifiées) sont en effet des barrières physiques asymétriques aux fins de contrôle des frontières. Ces limites sont plus redoutables dans la structure que les lignes de démarcation traditionnelles mais moins robustes que les frontières militarisées. Leur but n’est pas d’éliminer le mouvement transfrontalier des acteurs transnationaux clandestins mais d’imposer des coûts aux infiltrés éventuels et, ce faisant, de dissuader ou d’entraver l’infiltration. La volonté politique de lutte contre l’immigration a été combinée à l’établissement de « frontières intelligentes » (selon la terminologie officielle américaine) qui doivent rester ouvertes aux marchandises, capitaux et services. Sans être passifs, les États ont été des acteurs centraux dans ce processus. La reconfiguration des frontières dans l’UE et les États-Unis fournit un exemple parfait de cette tendance continue.

Si l’armée algérienne et les services de renseignement obtiennent des résultats probants dans la lutte antiterroriste, sur le plan politique, l’Algérie traverse une crise profonde avec un président absent et une mauvaise gestion des affaires des l’État caractérisée par des scandales multiples. La situation de l’Algérie avec cette crise actuelle est-elle tenable ?

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Dr. Tewfik Hamel : « Le terrorisme risque de devenir ingérable dans un proche avenir » (Partie 1)