Patrick Bond est professeur d’économie politique, il combine l’économie politique et l’écologie politique dans ses recherches et son travail appliqué. Il est professeur d’économie politique à la Wits School of Governance et professeur honoraire à la School of Built Environment and Development Studies de l’Université de KwaZulu-Natal où de 2014 à 2016, il a dirigé le Centre pour la Société Civile. Il a été assistant à la John Hopkins University Bloomberg School of Public Health et a aussi enseigné à l’Université de York et à l’Université de Berkeley en Californie. Au cours des années 1990, il a servi dans l’ONG Planact de Johannesburg et à l’Institut national de politique économique. Depuis la venue de Nelson Mandela au pouvoir en 1994 jusqu’à 2000, Patrick Bond a rédigé plus d’une douzaine de documents de politique gouvernementale pour le gouvernement sud-africain, y compris le Livre Blanc sur la Reconstruction et le Développement. Il a obtenu son doctorat en géographie économique sous la supervision de David Harvey à Johns Hopkins. Il est né en 1961 à Belfast, en Irlande du Nord, et a grandi dans les États américains de l’Alabama et du Maryland, et depuis 1989 est résident de l’Afrique du Sud.

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

Mohsen Abdelmoumen : Le G20 auquel vous allez assister aura lieu prochainement à Hambourg, en Allemagne. À votre avis, quels seront les enjeux stratégiques de ce sommet ?

Prof. Patrick Bond : Il y a trois domaines de danger extrême auxquels nous devrions attendre que le G20 s’attaque, s’ils sont bien l’élite mondiale des gestionnaires du bien-être humain qu’ils prétendent être : la géopolitique, l’économie et l’environnement. Ils ne résoudront pas les crises couvant dans ces domaines, bien sûr, parce qu’ils restent constipés en tant que groupe de leaders ne disposant pas des outils et de l’idéologie nécessaires pour résoudre les crises les plus intenses du monde.

Sur le plan politique, les conflits armés les plus compliqués ont lieu en Syrie et au Moyen-Orient, avec des tensions américano-iraniennes renouvelées et l’arrivée d’une guerre accrue en Afghanistan ; en Ukraine et en Pologne où l’OTAN est allé trop loin ; au Cachemire entre l’Inde et le Pakistan ; et dans la péninsule coréenne et en Mer de Chine du Sud, tous deux impliquant le Pentagone déchaîné. Le G20 contient la plupart des principaux États nécessaires pour résoudre ces conflits dont ils sont acteurs, mais il est évident que le leader le plus imprévisible et le plus dangereux, Donald Trump, n’a pas la capacité d’attention pour faire autre chose que promouvoir un banal intérêt personnel pour l’armée et les entreprises américaines.

Les guerres majeures et les conflits civils extrêmes au cours des deux dernières années ont eu lieu en Syrie, en Afghanistan, en Turquie, au Pakistan, au Mexique et en Afrique du nord et centrale. Il existe une corrélation étroite entre de tels conflits et de faibles niveaux de « bien-être », identifiés dans le répertoire annuel du bonheur mondial.

Emplacements des conflits en cours dans le monde entier et indice du bonheur, 2015

Pendant ce temps, deux processus assez imprévisibles sont en jeu, centrés sur les relations russes et chinoises avec Washington. Tout d’abord, en Russie, Vladimir Poutine a été accusé par Hillary Clinton et la CIA d’avoir aidé Trump à gagner les élections de novembre 2016, avec le piratage et la fuite des emails internes de Clinton et de ceux de ses alliés. Cela n’a pas été prouvé, bien que les principaux médias américains en soient arrivés à des conclusions prématurées dans une explosion de Moscophobie sans précédent depuis au moins trois décennies. Quant aux révélations de WikiLeaks, Julian Assange a nié avoir eu un accès direct à des courriels fuités provenant de quelque source russe que ce soit. Mais en raison de la haine de Poutine pour le Département d’État US suite au putsch de 5 milliards de dollars de ce dernier en Ukraine au début de l’année 2014 qui a mené à l’invasion de la Crimée, Il a manifestement favorisé l’élection de Trump et il avait la capacité d’espionnage pour faire une intervention. Le secrétaire d’État de Trump est le magnat pétrolier pro-russe, le directeur général d’Exxon Mobil, Rex Tillerson. Mais le contrecoup intense de l’establishment de Washington semble avoir modifié de façon décisive les relations de pouvoir de la nouvelle administration, laissant les antirusses à la direction du Conseil  national de Sécurité. Mais les zigzags, la confirmation du pouvoir de l’État profond sur Trump et les dangers de sa survie en tant que président, sont révélateurs et vertigineux.

Il en va de même pour la Chine, où les relations avec Washington se sont aggravées dans les mois précédents et les semaines qui ont suivi les élections de novembre dernier, mais avec un semblant de rapprochement. La Mer de Chine méridionale, un site de conflit depuis 2011, a donné « le pivot vers l’Asie » à Obama, impliquant le transfert de près des deux tiers des forces navales américaines vers le Pacifique d’ici 2020 et plus de 400 bases militaires américaines entourant la Chine. À court terme, le conflit avec la Corée du Nord peut assombrir la préoccupation de Trump selon laquelle la concurrence commerciale – en particulier les exportations chinoises subventionnées et la dévaluation des devises, ainsi que le piratage informatique commercial chinois présumé – est à l’origine de la désindustrialisation américaine. Il a reculé sur toutes ces accusations une fois que Xi a visité Trump et lui a clairement expliqué la susceptibilité coréenne, et par hasard une fois qu’Ivanka Trump a simultanément obtenu des autorisations de marque déposée longtemps retardées. Peut-être que le Global Times, un porte-parole de l’État chinois, l’a mieux dit en décembre dernier, décrivant Trump comme n’ayant « aucune connaissance de ce dont il parle. Il a surestimé la capacité américaine de dominer le monde et ne comprend pas la limitation des pouvoirs américains dans l’ère actuelle ».

La (mauvaise) gestion de la crise économique

En conséquence, si le gouvernement Tory remporte la réélection en Grande-Bretagne, l’alignement dominant du G20 semble être la combinaison de politiques socioculturelles d’extrême-droite et d’intérêts méga-corporatifs. Il est apparu clairement dans la hausse de Wall Street immédiatement après l’élection de Trump que les investisseurs s’attendent à ce que les stocks de l’industrie militaire, financière et des combustibles fossiles prospèrent beaucoup plus que tout autre, alors que l’indice Dow Jones atteint un nouveau record. Trump promet d’abaisser les impôts des sociétés de 35 à 15% et d’injecter rapidement un milliard de dollars de ce qui pourrait être nommé des dépenses d’infrastructure « Keynésiennes sales » – des aéroports, des routes et des ponts à forte teneur en carbone – ce qui annoncerait un nouveau boom de la dette de l’État américain. Parallèlement à la hausse des taux d’intérêt de la Réserve fédérale en décembre 2016 et à la hausse de 12% des prix à Wall Street de novembre 2016 à avril 2017, cela entraînera en retour une plus grande partie du capital liquide mondial dans l’économie américaine, semblable aux fonds de roulement de 2008-2009 et après 2013 qui ont affaibli toutes les monnaies des marchés émergents en dehors du yuan chinois.

Étant donné que cette volatilité économique reste une menace majeure à travers le monde, nous pouvons nous attendre à un développement inégal encore plus extrême, à une inégalité de revenus sans précédent, à une financiarisation excessive et à une surproduction. La « stagnation sectorielle » qui en résulte est « le défi économique déterminant pour la politique macroéconomique au cours de la prochaine décennie », selon l’ancien secrétaire du Trésor américain Lawrence Summers. Bien qu’il soit lui-même discrédité – en tant que principal responsable de la déréglementation financière la plus dangereuse (la division entre banque d’investissement et banque commerciale à la fin 1999-2000) – Summers diagnostique maintenant une grave déficience dans la gestion économique mondiale, y compris le G20.

En dépit de ces dangers, les gestionnaires économiques globaux du G20 semblent incapables de prendre des mesures décisives. Différentes tentatives pour restaurer la confiance des entreprises dans la plupart des régions du monde semblent être en panne. Les institutions multilatérales manquent de légitimité et de pouvoir. En outre, diverses sortes de luttes de classe se répandent à travers le monde, révélant des systèmes redistributifs très faibles. Les réfugiés des régions les plus pauvres et des zones de guerre se déplacent à un rythme sans précédent vers les frontières occidentales. En conséquence, les mouvements néo-fascistes ont gagné en force aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France, aux Pays-Bas, en Allemagne et en Grèce.

Cette stagnation est évidente dans ce qui est de plus en plus appelé « démondialisation » qui s’applique non seulement aux attaques xénophobes sur les migrants et les réfugiés, mais à la baisse des interactions économiques internationales. Un signe en est la convergence entre la baisse des bénéfices des entreprises dans les économies du G7 et des BRICS (Brésil-Russie-Inde-Chine-Afrique du Sud) et, par conséquent, une baisse de l’importance de l’investissement étranger direct (IDE) dans l’économie mondiale. L’année de pointe pour l’IDE (Investissement Direct à l’Étranger) a été de 2008 avec 1,9 milliards de dollars, soit près de 3,5 % du PIB mondial. Mais alors que la crise catalysée par les États-Unis s’est répandue dans le monde entier, l’IDE est tombé à 1,2 milliard de dollars et seulement 1,7  % du PIB en 2015. Les actifs financiers transfrontaliers sont passés d’un pic de 55 % du PIB mondial en 2008 à seulement 35 % en2015. Diverses mesures de commerce confirment également une baisse depuis 2014.

En juillet dernier, les ministres du commerce du G20 ont diagnostiqué la cause du malaise économique lors de leur réunion de Shanghai mais ne pouvaient tout simplement pas le résoudre : « Nous reconnaissons que les problèmes structurels, y compris l’excès de capacité dans certaines industries, exacerbés par une faible reprise économique mondiale et une baisse de la demande du marché, ont eu un impact négatif sur le commerce et les travailleurs. Nous reconnaissons que l’excès de capacité dans l’acier et dans d’autres industries est une question mondiale qui nécessite des réponses collectives ».

Avec une capacité excédentaire aussi élevée à l’échelle mondiale, les mesures prises par la Chine pour réduire la production d’acier et de charbon ont été marginales et à peine améliorées, comme en témoigne la poursuite des prix bas, des exportations envahissantes et la menace extrêmement grave pour l’ensemble des industries sidérurgiques nationales. Il en résulte que le protectionnisme et les droits de douane augmentent à beaucoup de frontières.

À l’échelle mondiale, cette tendance à la surproduction capitaliste peut être retardée par une stimulation financière artificielle, mais comme nous l’avons vu depuis 2008, cette stratégie ajoute de nouvelles contradictions. La politique monétaire déréglée du G20 a encouragé de nouvelles bulles financières, sans générer de véritables sources de richesse. Les 15 billions de dollars en « Quantitative Easing » (QE, assouplissement quantitatif en français), argent papier imprimé et envoyé aux plus grandes banques du monde depuis 2008 ont finalement suinté vers le haut au top du 1% des sociétés les plus riches, c’est-à-dire vers les entreprises où la spéculation a remplacé la production. Les bénéfices n’ont pas été réinvestis, mais ont plutôt regroupé des rachats d’actions, ce qui profite principalement au top management.

Grâce à l’économie occidentale déclinante qui résulte de l’établissement répété du QE à Washington, Londres, Bruxelles et Tokyo, la crise financière se répète à nouveau. Peut-être que ce sera la Deutsche Bank ou les banques italiennes qui joueront le même rôle que Bear Stearns et Lehman Brothers en 2008, ou peut-être que ce sera un virus malveillant spectaculaire ou une autre crise financière inattendue. Quoi qu’il en soit, la stratégie du G20 d’hier et d’aujourd’hui n’est que le pansement financier d’un cancer capitaliste profondément enraciné.

Chaos environnemental

Enfin, en ce qui concerne l’environnement, le G20 – en particulier les États-Unis, la Chine, l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud – n’a pratiquement rien fait dans les négociations critiques sur le climat de 2009 (Copenhague) à 2015 (Paris). Leurs principales réalisations, que nous connaissons parce que Wikileaks a documenté des e-mails et des câbles du Département d’État impliquant le personnel de Hillary Clinton, ont été de proscrire le concept de la « dette climatique » que les économies du G20 doivent au reste du monde, et de mettre fin à l’insistance du Protocole de Kyoto sur la responsabilité légalement contraignante pour la réduction des émissions.

Par conséquent, le plus grand scientifique du climat, James Hansen, a qualifié correctement de « connerie » l’accord climatique de Paris, car la trajectoire actuelle du réchauffement prévoit une hausse de 4 degrés au-dessus de la normale pour 2100, avec l’Afrique intérieure se réchauffant de 6 à 7 degrés. Non seulement les humains sont menacés, mais aussi toutes les espèces vivantes – la biodiversité elle-même – qui dépendent de l’eau et d’un écosystème stable. La négation climatique de Trump est juste la goutte d’eau qui va faire déborder le vase écologique. Et les régions du monde qui ont le moins contribué à provoquer la crise – les petites îles, l’Afrique continentale, l’Himalaya et les Andes – seront celles qui en souffriront en premier et le plus.

Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est le « Compact avec l’Afrique », initié par le G20 ? N’est-ce pas une forme de néocolonialisme pour saigner l’Afrique encore plus rapidement ?

Oui, c’est un retour à une nouvelle ruée vers l’Afrique, cette fois pour le bénéfice des entreprises occidentales et des BRICS. La première codification de ce processus a eu lieu à Berlin, lorsque, en 1885, la carte de l’Afrique a été dessinée par les cinq grandes puissances coloniales (Grande-Bretagne, France, Portugal, Belgique et Allemagne), sans la présence d’Africains. Aucune réparation n’a été payée pour le pillage qui a suivi, non seulement jusqu’à l’indépendance des années 1950-1990, mais aussi à l’ère néocoloniale.

Pourquoi voyons-nous un Compact G20-Afrique et d’autres gadgets tels qu’un « Plan Marshall » aujourd’hui ? L’une des raisons est que l’architecte du Compact, le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble, croit probablement qu’il doit aider Angela Merkel avec ce dispositif rhétorique afin de justifier aux électeurs lors des prochaines élections, comment le million de réfugiés africains qui sont entrés en Allemagne au cours des douzaines dernières années peut être tenu à distance dans l’avenir.

Et Schäuble a besoin d’un allié africain: le ministre sud-africain des Finances, Malusi Gigaba. Malheureusement, l’Afrique du Sud n’est que la troisième plus grande économie africaine et la sixième société la plus populeuse – mais prétend représenter l’entièreté du continent, en même temps que des organismes continentaux comme l’Union africaine et son Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique qui sont autorisés à se joindre en tant qu’observateurs. En mars, le Compact a été dévoilé lors de la réunion des ministres des Finances du G20 à Baden-Baden. La Côte d’Ivoire, le Maroc, le Rwanda, le Sénégal et la Tunisie ont présenté des preuves qu’ils sont en train de jouer selon les règles de Schäuble au détriment de leurs sociétés, tout comme l’a fait la Grèce.

 

En revanche, il existe un groupe de critiques « G20 » issu de la société civile dont la critique du Compact est puissante : « des coûts plus élevés pour les citoyens, le pire service, le secret, la perte d’influence démocratique et les risques financiers pour le public… et les multinationales impliquées exigent que leurs bénéfices soient rapatriés en monnaie forte – bien que le contrat de services caractéristiques implique des dépenses et des revenus en monnaie locale – et qui augmente souvent les niveaux de la dette extérieure africaine, qui a à nouveau atteint des sommets sans précédent dans de nombreux pays ».

Les trois plus grandes économies en Afrique ont commencé à subir de sérieuses crises de la dette en 2016, y compris l’Afrique du Sud qui a obtenu une évaluation au rabais de deux grandes agences de notation en avril, le Nigeria est entré dans une profonde récession et l’Égypte a eu besoin d’un sauvetage d’urgence du FMI de 12 milliards de dollars. Depuis 2005-2007, la dette extérieure de l’Afrique subsaharienne est passée de 240 à 200 milliards de dollars grâce à l’allégement de la dette du G7 et de Bretton Woods.

Mais en grande partie en raison des nouveaux prêts chinois, la dette souveraine du sous-continent s’est élevée à 350 milliards de dollars en 2014. Les économies souffrant avec les plus hauts déficits courants de 2015 (c’est-à-dire combinant les sorties des bénéfices légaux, les paiements d’intérêts et les déficits commerciaux) ont inclus plusieurs qui ont déjà été célébrés lors de l’ère de « l’Afrique en pleine ascension » : Ouganda, Malawi, Tanzanie, Angola, Sénégal, Guinée Équatoriale, Burkina Faso, Zambie, Mali, Lesotho, Érythrée, Madagascar et Guinée-Bissau.

ire encore, tandis que l’Afrique a bénéficié des hausses mondiales du prix des produits de base de 380 % par rapport à 2002-11, celles-ci ont été suivies de crashs de plus de 50 % en 2014-15, à des niveaux non rentables. En conséquence, il existe une demande renouvelée des entreprises exploitant les industries extractives pour les subventions de l’État, y compris de la part de pays africains appauvris. Le nouveau défi pour le G20 – Africa Compact représenté par Schäuble est que ses sociétés dépendent de volumes de production plus élevés – pour compenser les rendements inférieurs résultant des prix les plus bas d’une douzaine d’années – afin d’abaisser le coût moyen d’extraction pour les minéraux et le pétrole. Il requiert à son tour plus de subventions de l’infrastructure requise pour obtenir la production de mines et de puits de pétrole dans de vastes étendues de terres non-sollicitées, sur les routes, les chemins de fer, les ponts ou les pipelines, vers de nouveaux ports plus proches des marchés.

La plupart des entreprises qui sont réticentes à prendre des risques en Afrique proviennent de Chine. Certaines sont vastes, certaines sont relativement inconnues. Leurs investissements en capital 2015-16 sont bien inférieurs à ceux des années précédentes, lorsque les sociétés d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique du Sud menaient tant bien que mal le continent. Le plus grand investissement récent de ce type n’est pas dans l’exploitation minière, mais dans le développement des terres près du Caire, par un promoteur chinois.

Pourtant, en partie à cause du mercantilisme extrême et des flux financiers illicites que ces sociétés ont l’habitude de tirer de l’Afrique, les États qu’ils pillent ne disposent pas de suffisamment de fonds pour construire l’infrastructure de soutien du mégaprojet. L’investissement envisagé dans des stratégies telles que le programme 2010 de la Banque Africaine de Développement pour le développement de l’infrastructure en Afrique (PIDA) ou le plan directeur régional de la Communauté de développement de l’Afrique australe 2012 n’a jamais été réalisé.

Par exemple, le projet le plus ambitieux des projets PIDA a été le projet hydro-électrique Inga en République démocratique du Congo qui, à 100 milliards de dollars, pourrait être le projet de développement le plus coûteux de l’histoire. S’il est mené à bien, il produira 43 200 Mégawatts d’électricité, soit plus du double du deuxième plus grand, le barrage des Trois Gorges en Chine. Mais avec l’effondrement des prix des marchandises, même la Chine a tenté à la mi-2014 – à la veille du sommet d’Obama avec les dirigeants africains à Washington – d’obtenir un soutien de cofinancement du gouvernement américain. L’administration Obama a régulièrement repoussé de telles approches, essayant même de saboter bêtement l’adhésion dans la Banque Asiatique d’Investissement pour l’Infrastructure afin de garder Pékin à l’écart. La Banque mondiale a retiré son engagement de financement Inga en raison du non-respect par les gestionnaires des accords socio-économiques et environnementaux.

Ainsi, Inga peut toujours rester un rêve pour les sociétés minières occidentales qui ont été ses partisans les plus enthousiastes, car elles veulent le pouvoir de creuser et de fondre plus de minéraux en Afrique centrale. Mais la plus grande du monde, BHP Billiton d’Australie, prévoyait autrefois une fonderie d’aluminium massive sur les rives du Congo, puis après la crise de 2008, la surproduction mondiale l’a obligé à renoncer. Le commanditaire majeur suivant, la compagnie paraétatique d’électricité Sud-africaine Eskom, est également réticent parce qu’il se trouve maintenant avec un énorme surplus d’électricité en raison du déclin de l’extraction minière et de la fonderie locale.

D’autres grands projets d’infrastructure en Afrique ont été annulés ou ne fonctionnent pas. Les projets chinois en particulier ont été critiqués, comme la centrale électrique au charbon ratée du Botswana et l’expansion catastrophique de l’hydroélectricité de la Zambie qui a souffert à ce que l’on prétend de la qualité inférieure des équipements chinois qui ont réduit excessivement le niveau d’eau du barrage de Kariba. Le port chinois de 12 milliards de dollars à Bagamoyo, en Tanzanie – supposément une partie du réseau One Belt One Road (ndlr : Route de la Soie) – vient d’être annulé. D’autres fiascos notoires de mégaprojets, selon le Wall Street Journal en 2014, comprennent le China Railways au Nigeria (7,5 milliards de dollars) et en Libye (4,2 milliards de dollars), le Chinese petroleum en Angola (3,4 milliards de dollars) et au Nigeria (1,4 milliard de dollars) et les Chinese metal Investors en RDC et au Ghana (3 milliards de dollars chacun).

Le renouvellement du Forum sur la coopération sino-africaine en décembre 2015 n’a rien fait pour atténuer les critiques du type d’investissement et de crédits chinois et leur pertinence dans un environnement de super-cycle post-marchandise. Il est également bien documenté, bien sûr, que l’infrastructure est faible en partie en raison de la corruption des principales entreprises de construction opérant en Afrique, souvent financées par les banques et les organismes multilatéraux de l’Occident et des BRICS, y compris la Banque mondiale, dont les normes de corruption restent plus basses que jamais.

Mais un problème plus général pour les sociétés occidentales et des BRICS est que leurs « flux financiers illégaux » en provenance d’Afrique font l’objet d’un examen minutieux. Les récents « Panama papers » et les fuites HSBC ont révélé une grande opération, tout comme les études de sociétés individuelles. La Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique en 2013 a révélé comment un montant de 319 milliards de dollars a été transféré illicitement d’Afrique au cours du super-cycle des produits de base (de 2001 à 2010), avec le plus de vol dans les métaux, 84 milliards de dollars ; le pétrole, 79 milliards de dollars ; le gaz naturel, 34 milliards de dollars ; les minéraux, 33 milliards de dollars ; les produits pétroliers et houillers, 20 milliards de dollars ; les cultures, 17 milliards de dollars ; les produits alimentaires, 17 milliards de dollars ; les machines, 17 milliards de dollars ; les vêtements, 14 milliards de dollars ; et le fer et l’acier, 13 milliards de dollars.

Au cours de cette période, l’investissement direct étranger de l’Afrique a chuté de son apport annuel de pointe de 66 milliards de dollars en 2008 à un niveau de 50 milliards de dollars en 2015. Pourtant, chaque année, en plus des sorties financières illicites, des flux licites ont été enregistrés sous forme de rapatriement de bénéfices et de dividendes et des remboursements de dettes qui ont créé des déficits de balance des paiements extrêmes dans de nombreux pays africains. Ces sorties de bénéfices et de dividendes sont la principale raison pour laquelle le déficit courant dans les pays les plus pauvres d’Afrique ont grimpé depuis 2007.

Le Compact avec l’Afrique peut-il inciter les investissements d’entreprises multinationales simplement avec les offres de subvention de l’État? Je pense que cela n’inversera pas les conditions de crise inhérentes au capitalisme mondial, selon lesquelles l’Afrique est pillée au rythme le plus rapide. Les conditions pour tirer profit de l’extraction sont plus difficiles chaque année, avec plus de résistance et de hausse des conflits dans les principaux sites d’exploration minière et de forage pétrolier.

Les élites politiques africaines sont souvent obsolètes et corrompues, et obéissent à la feuille de route néolibérale dessinée par Wolfgang Schäuble et Christine Lagarde. Ne doivent-ils pas être changés ?

Oui, partout! Lagarde a laissé un goût de cela il y a cinq ans. Le dernier jour de décembre 2011, elle avait demandé au ministre nigérian des Finances d’éliminer la subvention interne au pétrole qui gardait le carburant relativement peu coûteux pour la consommation de masse, dans un pays doté de vastes ressources pétrolières. Lorsque le prix a ensuite doublé, les gens pauvres et de la classe ouvrière ont entrepris une énorme protestation et ont failli renverser le régime de Jonathan Goodluck en quelques semaines.

L’année précédente, deux amis très proches du FMI ont été expulsés du pouvoir en Tunisie et en Égypte après avoir imposé des programmes néolibéraux. Au milieu de 2010, le FMI a dit au dictateur tunisien Ben Ali de réduire les taxes sur les sociétés et d’augmenter la TVA sur la société, et quelques mois plus tard, le soulèvement nord-africain a commencé. Au Caire, Lagarde devait ordonner à son représentant de commencer temporairement à utiliser deux mots étrangers, « la justice sociale », dans les rapports du FMI afin d’apaiser la population en colère, comme la dette extérieure de 32 milliards de dollars retirée de manière malhonnête par Moubarak est venue à échéance pour le remboursement quelques semaines après son retrait.

Donc, oui, les idées économiques obsolètes et la corruption personnelle sont étroitement liées en Afrique, mais surtout dans l’establishment financier du G20. Lagarde elle-même a été rattrapée l’année dernière après sa condamnation pour négligence dans un paiement de 403 millions d’euros à un grand contributeur du Parti conservateur, le propriétaire d’Adidas Bernard Tapie, alors qu’elle était ministre française des Finances. Pourtant, elle continue dans son travail actuel, obtenant même la confiance des directeurs du FMI le jour de sa condamnation de Paris. Il y avait aussi l’extrême corruption sexuelle de son prédécesseur, Dominique Strauss-Kahn, et de ses assauts sur d’innombrables femmes réticentes, ou les crimes financiers flagrants commis par un autre ancien directeur général du FMI, Rodrigo de Rato, qui a récemment été reconnu coupable dans les tribunaux de Madrid. Schäuble a également été expulsé en tant que leader du Parti conservateur allemand en 2000 pour avoir accepté et ensuite nié publiquement un pot de vin du célèbre négociant en armes Karlheinz Schreiber.

Il y a une résistance très inégale à ces horribles dirigeants occidentaux, malheureusement. Trump est évidemment le plus corrompu de tous. Les remarques condescendantes typiques du G20 concernant la gouvernance africaine n’auraient aucune sympathie ici. Au lieu de cela, nous pourrions envisager des moyens plus optimistes pour décrire un « changement de régime » – on n’a pas imaginé au Département d’État des États-Unis de réimposer le néolibéralisme avec plus de crédibilité, mais plutôt de le conduire de manière organique par des militants africains.

Mais je conserve un grand optimisme, surtout en raison de la colère qui s’élève dans les communautés et les lieux de travail du continent. Les rapports réguliers de la compétitivité mondiale du Forum économique mondial sondent les responsables d’entreprise pour évaluer la « coopération dans les relations travail-employeur » dans chaque pays sur une échelle allant de « généralement conflictuel » (1) à « généralement coopératif » (7). Les pays africains sont de loin les plus militants sur les 138 sites recensés chaque année, avec 28 prolétariats africains s’inscrivant au-dessus de la ligne médiane de la militance mondiale et seulement 4 en dessous. Chaque année, depuis 2012, les travailleurs sud-africains (qui ont atteint le score de 2,5 l’année dernière) ont remporté la « médaille d’or » dans cette lutte de classe mondiale, si l’on en croit ce recensement. Les autres pays africains avec des forces de travail très militantes sont le Tchad (3.5), la Tunisie (3.6), le Libéria (3.7), le Mozambique (3.7), le Maroc (3.7), le Lesotho (3.7), l’Éthiopie (3.8), la Tanzanie (3.8), l’Algérie (3.8), le Burundi (3.8) et le Zimbabwe (4.0). Cette douzaine était dans les 30 premiers pays en termes de militance du travail.

Les communautés urbaines du continent augmentent également leurs taux de protestation. L’indice de localisation des conflits armée et les données sur les évènements, financé par l’Université du Sussex, et le rapport des Perspectives économiques africaines de la Banque africaine de développement ont tous deux documenté une augmentation spectaculaire depuis 2010. Ces dernières études, s’appuyant sur des rapports de presse, ont découvert que, pendant que le changement de gouvernement était la principale cause de protestation pour la période 2011-2013, depuis 2014, la combinaison de demandes de salaires plus élevés et de meilleures conditions de travail, plus de meilleurs services publics, est plus fréquente.

Et dans cet esprit, rappelez-vous ce dont Frantz Fanon lui-même s’est plaint dans son livre « Vers la Révolution africaine »:  » Pour ma part, plus j’entre profondément dans les cultures et les milieux politiques, plus je suis sûr que le grand danger qui menace l’Afrique est l’absence d’idéologie ». Peu de temps après, le leader révolutionnaire Amilcar Cabral convenait : « La déficience idéologique dans les mouvements de libération nationale, sans compter le manque total d’idéologie – reflétant une ignorance de la réalité historique que ces mouvements prétendent transformer – engendre l’une des plus grandes faiblesses de notre lutte contre l’impérialisme, sinon la plus grande faiblesse de toutes. »

Si nous prenons ces avertissements au sérieux, ce n’est pas seulement l’élimination des régimes corrompus et antipatriotiques qui est nécessaire, bien que ce soit une condition préalable. Ce qu’il est maintenant urgent de discuter dans de nombreux contextes arrivant à maturité pour la révolution, c’est le remplacement des relations compradores africaines vénales avec le néocolonialisme par un programme d’autonomisation politique populaire. Sinon, sans changement structurel basé sur la clarté idéologique, les mêmes conditions engendreront les mêmes compradors africains corrompus. Les forces de la résistance peuvent augmenter rapidement – le travail, la communauté, l’environnement, les femmes, les jeunes, les étudiants et d’autres groupes en colère contre l’absurdité de « la croissance de l’Afrique » – mais ils doivent d’urgence discuter de la manière d’implémenter un ensemble de politiques qui divergent du Consensus de Washington, avant la démocratisation.

Le récit du Département d’État et de l’institution Bretton Woods – si réussi en réduisant les discours politiques africains depuis la première vague de démocratisation du début des années 1990 – est simple : la réalisation d’une société libre signifie imposer une économie de « libre marché » (pro-entreprises). En opposition, un argument économique égalitaire sera de plus en plus facile à faire maintenant que le capitalisme mondial et la dynamique de démondialisation forcent l’Afrique vers le rééquilibrage. Cela obligera finalement à discuter de politiques économiques beaucoup plus courageuses, notamment:

  • À court terme, à mesure que les crises de remboursement de la monnaie et de la dette frappent, rétablir les contrôles des changes assurera le contrôle des flux financiers, rapidement suivi d’une baisse des taux d’intérêt pour stimuler la croissance, avec un audit de la « Dette odieuse » avant tout remboursement supplémentaire de monnaie rare, en même temps qu’une bien meilleure gestion des importations – pour servir les intérêts nationaux et non les intérêt d’une élite de consommateurs :
  • dans les plus brefs délais, l’adoption d’une politique industrielle écologiquement sensible visant à la substitution des importations (localisation locale), à un rééquilibrage sectoriel, à la satisfaction des besoins sociaux et à une véritable durabilité ;
  • une fois que les finances seront sécurisées, il sera possible d’augmenter considérablement les dépenses sociales de l’État, payées par des taxes supérieures des entreprises, le subventionnement croisé et les emprunts intérieurs (et l’assouplissement quantitatif aussi, si nécessaire, tant qu’il ne devient pas hyper inflationniste) ;
  • les stratégies de développement économique à moyen et à long terme vont réorienter l’infrastructure pour répondre aux besoins fondamentaux non satisfaits et élargir, maintenir et améliorer le réseau énergétique, plus d’eau et d’assainissement, de transports en commun, de cliniques, d’écoles, des installations récréatives et l’accès universel à Internet ; et
  • dans des endroits comme l’Afrique du Sud et le Nigéria qui ont une dépendance excessive à l’extraction et à la combustion des combustibles fossiles, il sera essentiel d’adopter ce qu’on a appelé les stratégies de « Un Million d’Emplois pour le Climat » pour générer de l’emploi pour une « transition juste » véritablement verte.

Ce sont les types d’approches qui exigent ce que le plus grand économiste politique du continent, Samir Amin, qualifie de « delinking » (ndlr : dissociation). Il souligne que ce n’est pas une formule pour l’autarcie, et il n’y aurait certainement aucun avantage d’un isolement de type nord-coréen. Mais cela impliquerait une approche judicieuse pour maintenir les politiciens et les sociétés du G20 aussi loin que possible.

Même John Maynard Keynes était d’accord avec cette stratégie. Il a écrit en 1933 : « Je sympathise avec ceux qui minimisent, plutôt qu’avec ceux qui maximisent l’enchevêtrement économique entre les nations. Les idées, le savoir, la science, l’hospitalité, les voyages – ce sont les choses qui devraient par leur nature être internationales. Mais il faut produire les marchandises à la maison chaque fois que c’est raisonnablement et pratiquement possible, et surtout, que le financement soit principalement national ».

Keynes a vu les mérites de la démondialisation du capital, parallèlement à la mondialisation des personnes. De même, tous les critiques du G20, au lieu d’approuver un Compact avec l’Afrique, qui rendra tout bien pire.

Les richesses du continent africain, au lieu d’être un atout en particulier pour le développement des pays, ne sont-ils pas plutôt une malédiction ? Par exemple, mon pays d’origine, l’Algérie, qui n’a pas pu sortir des recettes pétrolières, qui dépend totalement des importations, et qui n’a pas construit une économie variée.

Oui, le dilemme de la malédiction des ressources est tout à fait évident si l’on ajoute une caractéristique corrective au produit intérieur brut (PIB) très défectueux, mesure appelée « comptabilité du capital naturel ». Le PIB ne compte que l’extraction de ressources non renouvelables comme le pétrole en tant que « crédit » positif dans les comptes, négligeant de reconnaître qu’il s’agit d’une richesse épuisée du pays et devrait être aussi considérée comme un « débit ».

Lorsque nous faisons cela, nous apprenons que non seulement les revenus du pétrole ont été gaspillés, mais que la richesse historique des Algériens – et aussi de tant d’autres Africains – sous la forme d’actifs environnementaux a également été épuisée, et ne sera jamais récupérée. Les dinosaures qui nous ont donné des combustibles fossiles ne reviendront pas. Le patrimoine est parti pour toujours.

L’argument économique qui en résulte est que, en calculant l’appauvrissement des ressources naturelles associé à l’extraction, et en comparaison avec le réinvestissement effectué par les entreprises qui font l’extraction, l’impact global est nettement négatif pour la quasi-totalité de l’Afrique. Donc, bien que la Banque mondiale soit traditionnellement alignée en faveur de l’extraction, y compris les combustibles fossiles, plusieurs membres du personnel de la Banque dans le bureau intitulé Comptabilité des Richesses et Évaluation des Services de l’Écosystème calculent chaque année les « économies nettes ajustées » et les implications devraient contourner cet engagement à l’extractivisme.

Par exemple, le livre de données Little Green 2014 de la Banque reconnaît que « 88 % des pays d’Afrique subsaharienne se sont avérés épuiser leurs richesses en 2010 », avec une baisse de 12 % du patrimoine net africain par habitant cette année attribué à l’extraction de minéraux, de l’énergie et de produits forestiers (capital naturel). Avec ce degré de pillage manifeste, même pour une agence vouée à la poursuite du pillage, il est attendu depuis longtemps que les militantes anti-extractions ajoutent une logique économique à leurs critiques micro-écologiques, spirituelles, politiques et sociales.

La Banque mondiale « analyse le changement de richesse par habitant », Afrique subsaharienne, 2010

À son tour, ce type d’évaluation de la malédiction des ressources dont l’Afrique souffre peut aider à l’un des processus de dé-damnation que nous avons désespérément besoin d’intensifier : la défense de la dette écologique. Il y a un urgent besoin de punir les pollueurs en prenant en considération le passif monétaire formel – ou une certaine approximation, puisque la nature n’a pas de prix – de sorte que les réparations à l’environnement et aux peuples affectés soient suffisamment financées et, de ce fait, une incitation sera générée pour ne pas polluer à l’avenir. C’est la raison centrale de faire au moins un cas monétaire approximatif pour les paiements de la dette écologique au sein des tribunaux.

Par exemple, sur la réclamation nigériane de 11,5 milliards de dollars contre Shell pour un déversement de pétrole en 2011, plus de la moitié est censée dédommager les pêcheurs. La dette envers les mineurs atteints de silicose victimes des compagnies anglo-américaines et autres mines d’or a commencé sa phase de payement. Les entreprises sud-africaines Gencor et Cape PLC ont dû payer 65 millions de dollars il y a dix ans pour régler les procès d’amiante après avoir perdu leur dernier recours à la Chambre des Lords du Royaume-Uni. Des arguments similaires devraient être faits contre les multinationales les plus responsables de ce que l’ONU appelle les pertes et les dommages causés par les changements climatiques. Idéalement, au fil du temps, cette stratégie se développerait comme « amende et interdiction », de sorte que toute société faisant une erreur flagrante soit condamnée à une amende pour les dégâts infligés et ensuite nationalisée et envoyée balader.

Pour être sûr, il y a un danger si la politique « amende et interdiction » n’est pas la politique locale de l’État, alors la comptabilité du capital naturel conduira plutôt à une « taxe » sur la pollution, avec les dégâts persistant, parallèlement aux paiements continus. Cela résulterait logiquement de la création d’un marché officiel des droits de pollution, comme le Système d’échange de quotas d’émission de l’UE. Les militants environnementaux sérieux qui ont commencé avec le Groupe de Durban pour la Justice climatique en 2004 ont fermement rejeté ces stratégies pour « privatiser l’air ». La distinction devrait donc être claire entre évaluer la nature à des fins de payement d’une dette écologique (amende et interdiction) d’une part, et d’autre part, tarifer la nature pour le marché (taxe). Comme Vandana Shiva l’a dit dans un discours sud-africain de 2014: « Nous devrions utiliser le capital naturel comme une lumière rouge à la destruction, pas comme un feu vert ».

La stratégie de la « lumière rouge » est un exemple de rapprochement potentiel entre deux stratégies d’encadrement différentes, mettant l’accent sur l’analyse technique dans la tradition de la modernisation écologique tout en étant utile aux militants anti-extraction qui veulent un argument économique contre l’épuisement des combustibles fossiles, mais qui permet des revendications du Sud global, telles que les victimes du climat au Nigeria, en Afrique du Sud, en Algérie et dans d’autres sites à combustibles fossiles. Le point de vue simple, qui a été exploré dans le delta du Niger et dans le parc national Yasuni en Équateur parmi les sites de lutte de pointe de la planète, est que le pétrole doit être laissé sous terre, mais la dette écologique que les gens du Nord doivent au Sud mondial devrait être payée, de manière à renforcer les sociétés locales, et non les élites compradores.

Le meilleur modèle de payement Nord-Sud que je connais est celui qui a eu lieu il y a quelques années à Otjivero, en Namibie, dans une zone de désertification à environ une heure à l’est de la capitale Windhoek. Cette région a souffert des déplacements génocidaires allemands du peuple Herero il y a plus d’un siècle. En partie comme acompte préliminaire sur le paiement de la dette sociale due, comme les Allemands le font à Israël pour l’Holocauste, certains luthériens et leurs alliés ont organisé un petit paiement mensuel à chaque résident d’Otjivero.

Cet exemple d’essai  » revenu de base d’indemnisation » a été complimenté unanimement bien que les gouvernements y soient opposés au motif qu’il pourrait susciter des attentes pour plus de citoyens.  Mais c’est exactement le cas. Nous devons identifier des stratégies telles que la comptabilité du capital naturel et le paiement de la dette écologique (en particulier la dette climatique) qui redistribuent radicalement du riche au pauvre. Avec l’Afrique du Sud, la Namibie est le deuxième pays le plus inégal du monde.

Mais ces idées ont un impact microscopique jusqu’à présent, voire des échecs absolus dans la mise en œuvre, comme dans le cas Yasuni. Sur ce point, l’opposition obstinée de l’ancien ministre allemand du Développement, Dirk Niebel, a conduit le président équatorien Rafael Correa à abandonner la protection et à autoriser le forage pétrolier chinois. Donc, bien que logiques en tant que chantiers de plaidoyer, ils peuvent tarder à prendre racine, et jusqu’à présent, ils ont de minuscules circonscriptions. Pourtant, il existe une urgence indéniable à la fois pour arrêter l’extraction du pétrole pour sauvegarder le climat, et redistribuer la richesse mondiale de manière à ce que les plus défavorisés soient payés directement, et non par des mécanismes d’aide corrompus.

Les militants des pays du G20 à forte pollution qui cherchent des moyens stratégiques, en plus de bloquer les sites d’extraction du charbon tels que Ende Gelände en Allemagne, pourraient écouter des groupes périphériques visionnaires comme les éco-féministes d’Accion Ecologica basées à Quito ou les Womin Women in Mining basées à Johannesburg, pour des conseils dans ce sens. Un film de l’ONG GermanWatch intitulé « The Bill » – disponible sur YouTube – aide les militants anti-G20 à faire valoir que nous devons devenir plus créatifs à propos de ces énormes dettes que nous devons. (Et je parle en tant que citoyen du nord résidant à Johannesburg qui a une vaste empreinte carbone et un désir d’aider à payer les mouvements de militants – tels que Yasuni et la campagne anti-charbon Fuleni en Afrique du Sud – pour leur travail inspirant à laisser les combustibles fossiles sous terre.

Pour l’Afrique et pour l’ensemble de l’humanité, le changement climatique est le domaine d’action le plus important pour lequel nous devons tous augmenter la sensibilisation et l’activisme. C’est une crise qui associe le milieu de travail, le système énergétique, les transports, l’agriculture, l’urbanisation, notre vie de consommateurs, d’élimination et de financement, afin que toutes sortes d’activités puissent être considérées comme de l’activisme climatique. Avec un mouvement mondial qui reconnaît ces opportunités, le G20 pourrait devenir un chantier qui aborde une crise mondiale avec une véritable solution.

En effet, si le G20 mérite jamais d’avoir un leadership mondial, ce serait en raison de l’ambition de répéter ce qui a été accompli par la gouvernance mondiale en 1987, une année au cours de laquelle les Nations Unies ont publié un rapport véritablement progressif sur le développement durable, rédigé par la Commission norvégienne de Gro Harlem Brundtland, ancien Premier ministre norvégien. À cette époque, il y avait une nouvelle crise mondiale majeure : le trou qui s’agrandissait dans la couche d’ozone qui protège les humains contre les rayons ultraviolets. La principale cause était l’émission de CFC appauvrissant la couche d’ozone par les aérosols et la réfrigération.

Étant donné que l’urgence de la situation exigeait une réponse mondiale, le Protocole de Montréal de 1987 était même soutenu par l’administration américaine Reagan : les États nationaux étaient engagés à s’assurer que leurs sociétés (par exemple Dow Chemicals et General Electric) cessent de produire et d’émettre des CFC dans un délai de neuf ans. L’interdiction a fonctionné et le problème diminue.

Mais cette réussite de la gouvernance mondiale s’est produite avant l’ère de la capture néolibérale de l’État. Aujourd’hui, plaider en faveur d’une interdiction du type Protocole de Montréal sur les émissions de gaz à effet de serre – avec réduction obligatoire des émissions, la responsabilité et le contrôle d’État de la pollution des entreprises –  est pratiquement impensable, nonobstant la catastrophe éco-sociale imminente.

Ce dont nous avons besoin pour modifier les relations de pouvoir et revenir le plus tôt possible à une stratégie de gouvernance mondiale, c’est l’amplification de ce que Naomi Klein appelle « blockadia ».En outre, le mouvement « divest-invest » contre les entreprises de combustibles fossiles est en train d’avoir un impact majeur sur les sentiments des actionnaires, car les activistes insistent sur le fait que les entreprises dévalorisent leurs réserves de « carbone non combustible ».

L’exemple classique de ce genre de combat est le mouvement sud-africain anti-apartheid, qui appelait au boycott, au désinvestissement et aux sanctions pour compléter l’activisme direct. La pression a atteint le point d’ébullition lorsque, en 1985, les protestations d’en bas se sont développées alors que la solidarité internationale s’attaquait aux entreprises soutenant le régime de Pretoria. La crise financière qui en a résulté n’a été résolue que lorsque les sociétés (détenues par des anglophones blancs) ont rompu leurs relations avec le régime blanc (afrikaner) et ont soutenu tardivement la démocratie.

Votre carrière est très riche, à la fois sur le plan politique et professionnel. Vous avez notamment accompagné le processus politique de la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, en rédigeant plusieurs documents politiques pour le gouvernement du président Nelson Mandela, y compris son premier Livre blanc sur la reconstruction et le développement. Pensez-vous que l’Afrique du Sud est un modèle de succès pour d’autres pays africains ?

Nous sommes malheureusement un anti-modèle, car l’Afrique du Sud est encore peut-être la partie la plus maudite du continent par ses ressources, bien que les États saturés de pétrole ouest-africains et nord-africains soient certainement proches. L’Afrique du Sud enregistre régulièrement les taux d’inégalités les plus graves sur Terre, et cela provient en partie des transactions faites par des élites locales avec des sociétés étrangères.

J’ai vu beaucoup de ces accords se dérouler tout en rédigeant deux documents stratégiques majeurs pour Mandela et d’autres politiques pour les ministres lorsque j’ai travaillé dans le premier gouvernement démocratique. J’espère toujours qu’ils puissent tous être examinés et, dans certains cas, même inversés, y compris les décisions prises dans les années 90 pour :

  • rembourser 25 milliards de dollars de la dette extérieure héritée de l’ère de l’apartheid (octobre 1993)
  • donner à la Banque de réserve d’Afrique du Sud « l’indépendance » dans la Constitution provisoire de 1993 du pays et la Constitution finale de 1996 (novembre 1993)
  • emprunter 850 millions de dollars du Fonds monétaire international (FMI) avec des conditions difficiles (décembre 1993)
  • renommer le ministre des Finances de l’apartheid Derek Keys et le gouverneur de la Banque de réserve d’Afrique du Sud, Chris Stals, sur l’insistance du directeur général du FMI Michel Camdessus (mai 1994)
  • se joindre à l’Organisation mondiale du commerce en termes défavorables en tant qu’économie « de transition » (et non de « développement ») (août 1994)
  • baisser les impôts des entreprises principales de 48 à 29 % et maintenir d’innombrables privilèges dont bénéficient les personnes et les sociétés blanches (1994-1999)
  • privatiser des parties de l’État et démutualiser les entreprises de méga-assurance (1995-99)
  • assouplir les principaux contrôles de change et augmenter les taux d’intérêt (mars 1995)
  • adopter la politique macroéconomique néolibérale de Croissance, Emploi et Redistribution (« Gear » : Growth, Employment and Redistribution) (juin 1996)
  • approuver que les plus grandes entreprises de l’Afrique du Sud déplacent leur siège financier et leurs principales cotations boursières à Londres (1999)

Depuis 1994, en grande partie en raison de ces transactions, le chômage a progressé de 16 à 27 %, la pauvreté est passée de 45 à 63 % et l’inégalité est passée d’un coefficient de Gini de 0,59 à 0,69. Mandela est maintenant régulièrement décrit par la génération militante plus jeune – ainsi que par son ex-femme Winnie – en tant que « vendu » économique.

C’est au Forum économique mondial de Davos en 1992 que Mandela a accepté d’abandonner la Charte de la Liberté de 1955 de son propre parti, en particulier ses dispositions pour la nationalisation, la richesse minérale, les banques et le capital monopoliste. Ainsi, lors du sommet WEF-Afrique 2017 tenu à Durban en mai, des manifestations ont été organisées par des militants de base, et un contre-sommet « People’s Economic Forum » a offert des alternatives.

Puisque Schäuble s’appuiera sur le ministre très controversé des Finances de l’Afrique du Sud, Malusi Gigaba, pour faire son offre en vendant le Compact avec l’Afrique au reste du continent, nous pouvons nous attendre à un débat beaucoup plus dynamique en Afrique du Sud concernant le G20, en particulier le besoin qu’a l’impérialisme de la collaboration sous-impérialiste. Pour cette analyse, un réseau « BRICS-d’en-bas » est occupé à développer une théorie du sous-impérialisme – en s’appuyant sur le brésilien Ruy Mauro Marini et David Harvey de l’Université de New York -ainsi que des sites militants où des projets sub-impériaux sont menés par des militants de communautés, du travail, féministes et de l’environnement.

En Afrique du Sud, cela sera facilité par le renouveau de la gauche dans les syndicats (la Fédération des syndicats d’Afrique du Sud – FOSATU – a été lancée en avril), dans la politique électorale (les Economic Freedom Fighters [Les Combattants de la Liberté Économique] ont atteint 8 % du vote en 2016 aux élections municipales et ont partagé le pouvoir dans deux des quatre plus grandes villes) et dans divers mouvements sociaux, y compris la campagne étudiante #FeesMustFall (qui a remporté des victoires majeures en 2015, y compris une augmentation de frais de 0 % et « l’insourcing » de travailleurs universitaires peu rémunérés). Il y avait l’espoir qu’un réseau « Front uni » qui a émergé en 2014 pourrait aligner toutes ces forces progressives. Malheureusement, il a trop compté sur le parrainage de l’immense syndicat des métallurgistes fort de 330 000 membres, dont la direction puissante et consciente des classes a mené sa sortie de l’ANC aligné sur la fédération syndicale COSATU en 2013-15. Mais avec des batailles internes dans les syndicats occupant le leadership, ils n’ont pas atteint la liaison promise entre un prolétariat relativement bien payé et le sous-prolétariat qui a tellement besoin de soutien matériel et de cohérence idéologique. Cette relation devrait probablement se produire de bas en haut, ville après ville, car les masses sans emploi dans les bidonvilles trouvent l’unité avec les travailleurs vivant dans les communes, peut-être dans des campagnes socio-économiques.

Cependant, la dernière année a été témoin de la distraction de ces forces de gauche, alors qu’une extraordinaire bataille d’élite se répand pour le contrôle de l’État. D’une part, il existe une clique engagée dans des opportunités d’accumulation corrompues découlant de l’alliance du président Jacob Zuma avec les frères indiens Gupta, et d’autre part, une clique néolibérale qui, jusqu’en avril, était principalement située au ministère des Finances et qui tire désormais sa puissance du pouvoir résiduel des grandes maisons médiatiques, des capitalistes financiers hautement unifiés, diverses institutions libérales comprenant les universités, et le parti d’opposition de centre-droit (Alliance démocratique).

La plupart des militants progressistes – à l’exception de quelques ONG du centre gauche – ne se sentent pas à l’aise avec ces deux cliques, mais néanmoins des manifestations substantielles ont eu lieu dans les grandes villes demandant à Zuma de démissionner, et même les syndicats précédemment alignés avec Zuma et le Parti Communiste d’Afrique du Sud demandent maintenant qu’il quitte le pouvoir. Cependant, s’il le fait, l’héritier le plus probable de la présidence est le député de Zuma, Cyril Ramaphosa, qui n’est pas seulement déplaisant en tant que leader pour beaucoup de mouvements sociaux et syndicaux en raison de son rôle collaboratif dans le massacre de Marikana, mais qui est considéré comme le candidat de ce qu’on appelle « White Monopoly Capital » (Capital monopolistique blanc).

Si, en conséquence, Ramaphosa ne parvient pas à garantir le soutien du parti, il est probable que l’ex-femme de Zuma Nkosazana Dlamini-Zuma – qui jusqu’à cette année a assuré un mandat en tant que chef de l’Union africaine – se chargera du parti en décembre et si Zuma lui-même reste au pouvoir jusqu’à son terme complet, elle hériterait de la présidence nationale à la mi-2019. L’ironie est que, en raison de la personnalisation de ces batailles distrayantes, il y a une rhétorique sur la « transformation économique radicale » du camp de Zuma, mais Gigaba maintient les mêmes politiques néolibérales que son prédécesseur parce que les équilibres de puissance sous-jacents n’ont pas été modifiées du tout. Et en maintenant les politiques de semi-austérité que les néolibéraux demandent, l’économie de l’Afrique du Sud demeurera stagnante et la population sera de plus en plus en colère, alors que les slogans aux sons gauchistes de Zuma ne rempliront pas leurs ventres. Et l’incapacité structurelle du capitalisme à répondre aux besoins les plus fondamentaux est la raison pour laquelle le renouveau de la gauche est nécessaire ici et vraiment partout.

Mohsen Abdelmoumen.