Interview

 Depuis quelque temps, vous ne parlez plus de vacance de pouvoir mais d’impasse politique. Vos adversaires vous accusent de faire dans le nihilisme, vos discours sont déprimants. En quoi la situation du pays est-elle dans l’impasse ?

J’ai cessé de parler de vacance du pouvoir car il y a aujourd’hui plus grave qu’elle et c’est l’impasse politique totale que nous vivons. L’Algérie est dans un état de panne généralisée politiquement, économiquement et socialement. C’est une impasse historique. Je veux dire que jamais dans son histoire contemporaine notre pays n’a été confronté à la concomitance de crises politique, économique et sociale d’une telle acuité et d’une telle ampleur. Mais face à la concomitance de toutes ces crises, il n’y a plus de digues institutionnelles dignes de ce nom.

Qu’entendez-vous par là ?

L’Algérie semble être entrée dans une ère de glaciation politique, économique et sociale. Tout est figé et plus rien ne bouge. L’inertie et l’immobilisme sont les deux principales caractéristiques de cette impasse politique dont je parle et contre laquelle je ne cesse de mettre en garde. Le pays n’est plus gouverné. Les affaires de l’Etat sont laissées en jachère. Les problèmes s’accumulent et faute de solutions, ils sont livrés à la dégradation et au pourrissement. Tout cela se paye et se paye au prix fort. L’Etat ne projette plus de lui-même l’image du sérieux, de la rigueur et de l’autorité. Les institutions politiques n’assurent plus leurs missions nationales comme il se doit. Le besoin d’ordre cède le pas au glissement vers le désordre.
Où se situe, selon vous, le foyer de tous ces dysfonctionnements ?

Il est dans un système politique qui n’a plus de ressorts ni de souffle et qui est à court d’idées. La crise mère est dans le système politique lui-même. L’impasse politique est le produit de cette dernière. La crise économique, à l’abandon, en est aussi un autre révélateur. Et la montée des tensions sociales qu’on ne sait plus comment conjurer est également à attribuer à cette même crise mère. Un système politique en état de dégradation dégrade avec lui l’Etat national lui-même. C’est ce qu’il y a de plus périlleux dans la phase actuelle, et c’est ce qu’il y a de plus dangereux dans l’impasse politique totale que nous vivons. L’Etat national est notre bien commun le plus précieux.

C’est lui l’enjeu de cette impasse politique, c’est lui que nous devons préserver, protéger et défendre. Il est le ciment de l’unité nationale. Lorsqu’il s’affaiblit et se fragilise, il y a toujours le risque qu’il affaiblisse et fragilise l’unité nationale avec lui. Ce n’est qu’un risque, mais il importe de ne pas le courir.

Dans votre dernier discours, celui que vous avez prononcé lors du meeting que vous avez animé à Béjaïa, vous avez insisté sur l’unité nationale. Pourquoi avez-vous développé un tel thème dans cette région précisément ? Et croyez-vous que l’unité nationale soit réellement menacée ?

Je vous avoue que j’ai ressenti le besoin de parler d’unité nationale pour de nombreuses raisons. En tout premier lieu, j’ai éprouvé une gêne et un malaise profonds, en janvier dernier, lorsque j’ai constaté qu’aucune autorité politique à quelque niveau que ce soit n’a senti le besoin de se rendre à Béjaïa alors qu’elle était submergée par une vague de violence. Voilà encore une image de l’impasse politique et de l’incapacité dans laquelle elle met l’Etat d’assumer même une mission de solidarité nationale.

Cela, en soi, était déjà une faute politique mais une faute politique plus grave est venue s’ajouter. Alors que Béjaïa attendait de la compassion et du réconfort, elle n’a eu droit qu’aux anathèmes et aux accusations de collaboration et d’intelligence avec un ennemi toujours indéfinissable et toujours indéfini. Un membre du gouvernement a ainsi incriminé avec beaucoup de légèreté et beaucoup d’irresponsabilité «des mains intérieures alliées à des mains étrangères». Un autre a cru devoir verser dans la surenchère et a assuré avoir trouvé les origines de «ce complot» dans certaines capitales occidentales et même en Israël. Cela s’appelle jeter de l’huile sur le feu, mais nos gouvernants n’en ont cure.

Enfin, en janvier dernier et au début de ce mois, deux conférences ont été interdites dans la wilaya de Béjaïa. La première devait être animée par un romancier et la seconde par un universitaire. Nos gouvernants semblent ne rien apprendre des erreurs tragiques du passé et se condamnent donc à les répéter de manière tout aussi inacceptable et tout aussi intolérable. Voilà pour les faits qui m’ont amené à évoquer ce thème de l’unité nationale qui me tient à cœur, comme il tient à cœur à tous nos compatriotes où qu’ils se trouvent.

Cette région a porté la cause de la démocratie et de l’identité nationale. La défense de cette cause n’a pas appauvri le débat politique, elle l’a enrichi ; elle n’a pas fragilisé l’unité nationale, elle l’a consolidée ; elle n’a pas fait reculer le pays, elle l’a fait avancer.

Le comportement de nos gouvernants n’est pas un comportement d’inclusion et de conciliation. Leur discours politique n’est pas un discours d’apaisement. On n’apaise pas les esprits par les offenses et les interdits. On ne gagne pas les cœurs par des accusations de collusion avec l’étranger. Nous connaissons tous les ravages causés par de tels comportements et de tels discours dans le passé. Les répéter constitue le sommet de l’erreur politique.
Vous avez appelé à une transition apaisée et graduelle, mais, paradoxalement, votre parti a décidé de boycotter les élections législatives du 4 mai. Vous savez très bien qu’aucun changement pacifique ne peut être conçu en dehors d’un processus électoral. Beaucoup ne comprennent pas votre démarche. Quelles explications avez-vous à leur donner ?

Notre parti a, en effet, décidé de ne pas participer à la prochaine échéance électorale et je crois sincèrement que tout ce qui se passe actuellement lui donne parfaitement raison. Nous revendiquons certes le changement, mais croyez-vous que ce sont des élections d’une aussi mauvaise facture qui nous l’apporteront ? Auparavant, les élections suscitaient des scandales après leur tenue, c’est-à-dire après la proclamation de leurs résultats qui laissaient apparaître la main lourde et honteuse de la fraude. Cette fois-ci, les scandales résonnent de partout avant même que les élections ne se tiennent.

Croyez-vous sérieusement que c’est de telles élections qu’il faut attendre le changement ? Moi, je ne le crois pas. Je ne vois qu’une opération destinée à entretenir l’inertie et l’immobilisme. Son enjeu n’est pas d’initier le changement, mais de maintenir le statu quo envers et contre tout. Je n’y vois aussi qu’une opération de sauvetage du régime politique en place et non de sauvetage du pays. Je ne vois, enfin, qu’une opération sans effet sur la crise de régime actuelle si elle ne l’aggrave pas.

Ces élections s’inscrivent à contre-courant de tout ce que représente le changement véritable et elles ne font qu’en souligner le caractère urgent et vital. Nous demandons le changement dans l’ordre, ces élections installent le désordre. Nous demandons un changement consensuel, ces élections fracturent et divisent. Nous demandons un changement apaisé, ces élections accentuent le rejet de la pratique politique chez nos concitoyens. Avec ces élections, ce n’est pas une transition ou un changement que l’on initie, c’est un coup dur porté à la pratique politique qu’il sera difficile d’enrayer.

Pour sortir de l’impasse politique qui met le pays en danger, pour reprendre votre terminologie, quel rôle aura à jouer l’armée qui, vous le savez bien, a connu de profondes et douloureuses mutations, notamment avec les changements aussi bien dans son élément humain que dans la restructuration qu’a connue la Direction du renseignement et de la sécurité (DRS) ?   

Notre armée nationale a fort à faire actuellement. Elle protège avec efficacité et dévouement nos frontières réellement menacées par l’insécurité qui règne sur les flancs est et sud de notre pays. Sa mission est loin d’être simple, mais elle a réussi à sanctuariser notre pays face à cette menace. Comme nous le constatons aussi à travers les communiqués du ministère de la Défense nationale, il y a également une recrudescence des activités terroristes à l’intérieur de nos frontières. Je tiens à saluer ce souci de transparence de nos forces armées, car il participe du maintien de nos compatriotes en état de vigilance et de leur mobilisation autour de l’ANP et de tous les corps de sécurité dans leurs tâches de défense du territoire.

Cette transparence est partie intégrante de la construction d’un consensus national autour de la mission de protection et de défense de nos forces armées. Mais en ce qui me concerne, nos forces armées pourraient être — et c’est ce que je souhaite — appelées à donner plus au pays. C’est en quelque sorte un sacrifice supplémentaire que nous leur demandons.
En quoi consisterait-il précisément ?

La sortie de l’impasse politique actuelle s’effectuera nécessairement à travers une transition démocratique. Mon plan de sortie de cette impasse politique que je présente depuis plus de deux ans est connu de nos compatriotes. C’est un plan qui rassemble. C’est un plan qui nous éloigne des lignes de fractures et de division. Permettez-moi d’en rappeler les grands titres : 1)- élections sous l’autorité d’une instance réellement indépendante et souveraine ; 2)- formation d’un gouvernement d’union nationale constitué des principales forces politiques que ces élections feront émerger ; 3)- élaboration d’un Pacte de la Transition qui mettrait cette transition à l’abri de glissements ou dérapages toujours possibles dans des processus aussi délicats ; 4)- élaboration d’une nouvelle Constitution de la République ; 5)- accompagnement, protection et garantie de la transition démocratique par l’Armée nationale populaire (ANP).

C’est en ce dernier point que réside l’effort supplémentaire que je viens de mentionner et que, selon moi, nos forces armées seraient appelées à consentir. Dans ma conception, la protection de la transition démocratique lorsque son temps arrivera — et il arrivera — fait partie de la protection et de la défense de la nation elle-même. D’où le rôle éminent que l’ANP pourrait y assumer. Je conclurai sur ce point que les maîtres-mots dans la phase déterminante où se trouve notre pays sont : un dialogue national, un consensus national et un projet national novateur et rassembleur.

La transition à laquelle vous appelez pourrait bien échapper à tous. Quels garde-fous envisagez-vous ?

Je viens tout juste de reconnaître que les transitions démocratiques sont toujours des processus particulièrement délicats. L’histoire récente offre elle-même des exemples de transitions démocratiques qui ont mal tourné, y compris dans notre propre pays dans les années 90’. C’est pour cette raison que nous devons tirer les leçons de notre passé afin d’être particulièrement vigilants et sourcilleux sur l’accompagnement, la protection et la garantie dont nous souhaitons entourer la transition à venir dans notre pays. Pour que cette transition ne nous échappe pas des mains, comme vous le dites, mon plan de sortie de l’impasse politique actuelle prévoit trois mécanismes qui me semblent nécessaires et suffisants.

Il y a d’abord le Gouvernement d’Union Nationale. Il représente la première digue contre de possibles dérapages dans la transition démocratique. La transition démocratique dont je parle n’est pas une transition octroyée, mais une transition démocratique par consentement consensuel. Je veux dire par là une transition qui ne sera pas conçue, décidée et conduite par le sommet seul comme par le passé, mais une transition qui sera la résultante d’un consensus entre toutes les forces politiques représentatives telles qu’elles auront émergé d’élections irrécusables.

En participant à un Gouvernement d’union nationale, ces forces politiques représentatives et légitimes conduiront ensemble la transition et, en conséquence, elles constitueront le premier rempart contre les glissements ou les dérives qui pourraient la menacer.

Il y a ensuite le «Pacte de la Transition Démocratique». Ce deuxième mécanisme est capital. Il s’agit de la matrice d’un ensemble d’engagements contraignants que l’ensemble des forces politiques s’engagent à respecter scrupuleusement pour mettre la transition démocratique à l’abri de ces glissements ou de ces dérives.

Il y a, enfin, l’accompagnement, la protection et la garantie dont la transition démocratique sera entourée de la part de l’Armée nationale populaire.
Je suis profondément convaincu que cet ensemble de mécanismes réalistes et opérationnels est de nature à assurer à la transition démocratique les conditions d’un déroulement dans l’ordre, la sérénité, la gradualité et dans la quiétude qu’exigent ce genre de phases historiques particulièrement sensibles.
La situation du pays aussi bien sur le plan social qu’économique requiert des solutions après la fin de la rente providentielle du pétrole. Que pensez-vous des solutions préconisées par la dernière tripartite ?

Lorsque l’Exécutif du pays tourne en rond, il fait tourner avec lui la tripartite. Lorsqu’il fait du surplace, la tripartite fait du surplace avec lui. C’est le cas depuis longtemps et c’est toujours le cas actuellement. Dans trois mois à peine, la crise économique entrera dans sa quatrième année. Durant cette longue période, la tripartite a tenu trois rencontres sans que rien ne change et sans que rien ne bouge dans l’état exceptionnellement dégradé de l’économie nationale.

Dans les pays où la concertation sociale a un sens, ce genre de cadre est un lieu de rencontre entre un pouvoir et les contre-pouvoirs économiques et sociaux représentatifs et crédibles. C’est un lieu de négociation avec la règle du donnant-donnant. C’est un lieu où sont pris des engagements contraignants souvent scellés et signés. Dans le cas de notre pays, la tripartite est un lieu où le pouvoir politique en place dialogue et se concerte avec lui-même.

C’est le lieu où il cherche et où il trouve la bénédiction et l’onction à ses initiatives ou à ses décisions. C’est le lieu qui lui sert à créer l’illusion qu’il agit et qu’il a des solutions aux problèmes économiques et sociaux du pays alors qu’il n’en a manifestement pas.

Je m’en explique. Au tout début de la crise, on nous a dit qu’il y avait un programme présidentiel et qu’il était notre assurance tout risque contre la crise économique qui produisait ses premiers chocs. Le problème, car c’en est un, est que ce programme présidentiel n’existe pas et n’a jamais existé. On nous a dit ensuite qu’il y aurait un plan quinquennal de développement 2015-2019 et qu’il prémunirait l’économie nationale contre les effets du retournement de la conjoncture énergétique mondiale.

Ce plan quinquennal a été annoncé par le Conseil des ministres tenu en mai 2014. Il y a même été fait référence dans les lois de finances ultérieures. Mais le problème, car là aussi il y a un problème, c’est que ce plan quinquennal n’existe pas et n’a jamais existé non plus.

Enfin, depuis l’année dernière, on nous parle d’un nouveau modèle de croissance qui damerait le pion à la crise économique et installerait notre pays parmi les économies émergentes. Le problème, car là aussi il y a toujours un problème, c’est qu’un an après son annonce, ce modèle n’est connu de personne. L’on nous a promis d’Annaba qu’il sera bientôt porté à la connaissance de l’opinion publique nationale. Nous attendrons donc pour voir, mais sans beaucoup d’illusions.

Interview réalisée par notre confrère El Watan

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