Natif de Tiaret, le Belgo-Algérien, Hamid Aït Abderrahim est directeur général adjoint du Centre d’étude de l’Energie Nucléaire belge, le CEN. Le chercheur enseigne la physique des réacteurs et le génie nucléaire à l’Université Catholique de Louvain en Belgique. Il dirige aussi depuis 1998 le projet MYRRHA, un réacteur de recherche complètement innovant. Il est par ailleurs, président de l’association de la communauté algérienne de Belgique et président d’Ain El kheir, le club des entrepreneurs belges et algériens.

Interview:

  1. Vous avez quitté l’Algérie en 1979, il y a 35 ans déjà avec pour seul bagage votre diplôme de Baccalauréat et beaucoup de rêves notamment celui de devenir ingénieur en énergie nucléaire. Avec une bourse algérienne je présume ?

Tout à fait, j’ai quitté l’Algérie le 10 septembre 1979, à 10h00 du matin, il faisait 25 degrés et un soleil radieux. Au bout de 2h30, je me suis retrouvé dans un pays où il pleuvait et faisait 10 degrés où la nuit tombait déjà à 16h30. Quel choc thermique et émotionnel ! Pour ce qui est de la bourse, non je n’ai jamais eu de bourse algérienne. Pour être tout à fait clair, je dirais que j’ai été sélectionné en terminal par la Sonatrach pour bénéficier d’une bourse afin de financer des études d’ingénieur en pétrochimie à Manchester en Angleterre. Je devais me rendre à la Sonatrach d’Arzew pour récupérer les documents de ma bourse d’études, je me suis alors trouvé un beau matin à 5h00 pétante à la station des autocars de la SNTV de Tiaret (les fameux bus orange de l’époque). Sur place, j’ai fini par décider de ne pas prendre le bus et de retourner chez moi parce que je voulais faire du nucléaire et pas de la pétrochimie. Le rêve est plus fort que l’argent.

  1. C’était difficile pour un jeune homme de 18 ans de laisser derrière lui ses parents, ses amis et sa belle Kabylie natale ?

Je vois que vous ne me connaissez pas. Comme je viens de l’évoquer, je suis né à Tiaret sur les Hauts-Plateaux dans l’Ouest de l’Algérie. La Kabylie je n’y suis allé qu’une seule fois dans ma vie à l’âge de 10 ans. Je suis un kabyle de Tiaret mais Tiaretien jusqu’au bout des ongles. Je rêve de découvrir les terres de mes ancêtres et j’espère que cela viendra un jour. Pour ce qui est de quitter mes parents, mes frères et sœurs, ce fut dur en effet mais l’idée de l’aventure et de la découverte de cultures et de gens différents m’a aidée à surmonter ces difficultés. Quant aux amis d’enfance et mes camarades du collège et du lycée, ça n’a pas été très difficile car j’ai gardé le contact avec eux et entre temps je me suis fait de nouveaux amis ici en Belgique et à travers le monde. Donc, je dirai que c’est une transition douce et des souvenirs dont je ne garde que les bons côtés ce qui rend les retrouvailles à chaque fois emplies de chaleur et d’émotion.

  1. Aviez-vous envisagé à quelconque moment de votre parcours un retour définitif en Algérie ? 

Je pense comme tout Algérien qui a étudié à l’étranger, boursier ou non-boursier d’ailleurs, mon objectif initial était de terminer mes études supérieures et de rentrer en Algérie pour y travailler et y faire ma vie. Et la vie est faite de projets et de plans bien tracés mais parfois des imprévus viennent perturber le cours des choses et en fonction de la manière dont vous appréhendez et gérez ces perturbations, vous construirez le parcours de votre vie. L’essentiel et d’assumer et d’apprécier ce parcours. Donc, avant la fin de mes études doctorales en physique des réacteurs, je suis allé en Algérie pour tâter le terrain, pour voir si je pouvais travailler dans ce que l’on appelait à l’époque si mes souvenirs sont bons le « Haut-Commissariat aux Energies Nouvelles », malheureusement ça n’a pas abouti. Ce fut un de ces imprévus que j’ai pris en compte et qui m’a permis de faire le parcours que j’ai fait.

  1. La Belgique a dû voir très vite en vous le cerveau à ne pas laisser fuir et pour cause vous obtenez votre premier contrat de jeune ingénieur au Centre d’étude d’Energie Nucléaire, le CEN. Quel a été votre sentiment à ce moment – là ?

Ce serait prétentieux de ma part de dire oui c’est vrai ça s’est passé comme cela (sourire). En réalité les frites belges à la mayonnaise sont bien meilleures que les « French fries » et surtout que le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point.  Peut-être à cause de mon côté volontariste car j’ai toujours placé la passion avant l’aspect mercantile, cette attitude n’a pas échappé aux Belges. Ils m’ont alors offert d’abord un contrat à durée déterminée, j’étais à ce moment-là en train d’achever mon doctorat et cela m’a donné un grand sentiment de fierté car j’étais reconnu pour mes compétences dans le domaine que j’ai choisi.

  1. Donc vous n’en êtes pas resté au diplôme d’ingénieur, vous avez poursuivi des études postuniversitaires, vous êtes, détenteur, notamment, d’un D.E.A en physique des réacteurs !

Oui c’est vrai. Après mon diplôme d’ingénieur en énergie nucléaire en Belgique, je suis parti à Saclay au sud de Paris au CEA (Commissariat à l’Energie Atomique) pour faire un DEA en physique des réacteurs. Puis, j’ai eu le choix entre trois endroits pour faire mon doctorat ; le Centre de recherche du CEA de Cadarache près d’Aix-en-Provence, le Centre de recherche du CEA à Saclay au sud de Paris et enfin le Centre de recherche nucléaire belge CEN à Mol dans le Nord-Est de la Belgique où j’avais déjà fait mon mémoire d’ingénieur et où les gens avaient apprécié mon travail et surtout mon esprit stakhanoviste. Chaque Centre m’offrait une bourse pour faire ma thèse de doctorat. Finalement j’ai opté pour la Belgique même si le montant de la bourse belge était le plus modeste.

  1. En quelle année avez-vous été investi de la fonction de directeur général – adjoint du CEN, et en quoi consistent vos responsabilités ?

J’ai été promu directeur général adjoint du CEN en 2010, après que j’aie obtenu un important soutien financier pour le projet MYRRHA (http://myrrha.sckcen.be) du gouvernement belge. Aujourd’hui mes fonctions consistent à assumer la direction du projet MYRRHA, à être responsable des relations internationales du CEN et à décider des alliances stratégiques du centre au niveau international. Je représente la Belgique et le Centre dans différents projets internationaux comme la construction du réacteur de recherche « Jules Horowitz » à Cadarache en France,  le Conseil scientifique du projet « J-PARC » au Japon, le Conseil fédéral de la politique scientifique belge, le Conseil scientifique de la plateforme de la vallée d’Orsay de la Physique des « 2 Infinis » et des « Origines (P2IO) », la Présidence du Conseil d’Administration de la plateforme technologique européenne de l’énergie nucléaire durable, etc…

  1. Vous avez évoqué le projet MYRRHA dont vous êtes le directeur depuis 1998, de quoi s’agit-il ?

Ah là vous me prenez par les sentiments ! MYRRHA c’est mon bébé, mon enfant, mon amante. C’est un projet qui me fait perdre le nord, le sommeil et la raison ! Bon ça c’est le côté algérien exubérant qui nous permet de ne pas avoir peur d’être ambitieux mais ça ne suffit pas. Car quand il s’agit de sciences il y a deux idées à juxtaposer « Continuité et Émerveillement » qui peuvent paraître antinomiques. Mais pas du tout ! Aristote parlant de la science avait dit « La science consiste à passer d’un étonnement à un autre » et Al-Khawarizmi avait dit « Les savants des temps passés et les nations révolues n’ont cessé de rédiger des livres. Ils l’ont fait pour léguer leur savoir à leurs successeurs car ce n’est qu‘ainsi que demeurera vive la quête de la vérité ».

J’ai la chance de travailler au CEN où justement les deux idées sont les moteurs qui ont guidé et guident toujours depuis 1952 la recherche et l’innovation : La continuité, dans la mise au point et la réalisation de premières mondiales qui suscitent émerveillement et respect parmi la communauté de la technologie nucléaire de par le monde.

Les pionniers du CEN qui ont réalisés des réacteurs de recherche comme le « BR1 », « BR2 », le « BR3 » et « VENUS » ou le laboratoire souterrain à -230 mètres de recherche sur les déchets nucléaires « HADES », etc…dans des temps records comparés à aujourd’hui, mais les contraintes et conditions d’hier ont changé, elles doivent nous servir comme inspiration et exemple afin d’entreprendre des projets ambitieux comme MYRRHA même si aujourd’hui les temps de réalisation sont nettement plus longs puisque le mois est devenu l’année. Alors dans nos projets d’aujourd’hui, il faut plutôt avoir de l’émerveillement dans la continuité.

Ceci étant dit MYRRHA est un réacteur de recherche complètement innovant dans le sens où je veux utiliser un métal fondu (un mélange de plomb et de bismuth) comme fluide de refroidissement du réacteur qui lui-même ne peut pas auto-entretenir la réaction en chaîne de fission nucléaire car il ne contient pas la masse critique de combustible nucléaire et c’est pour cela que je lui couple un accélérateur de protons qui va servir à créer les premiers neutrons pour démarrer le réacteur. Si on arrête l’accélérateur, le réacteur s’arrête instantanément et ceci est absolument nécessaire pour pouvoir charger dans le cœur du réacteur de MYRRHA, les déchets nucléaires hautement radiotoxiques pendant 300.000 ans et les ramener à une radiotoxicité qui ne pose problème que pendant 300 ans. Mon objectif est de réaliser cette première mondiale pour inciter des jeunes à s’engager dans la recherche pour un nucléaire durable et propre.

  1. Vous avez dirigé plusieurs autres projets au niveau belge et européen, quels sont les plus aboutis et dont vous êtes le plus fier ?

Je citerai le projet européen ADOPT (Advanced Options trough Partitioning and Transmutation for high level waste management) où, j’ai largement contribué à inspirer une stratégie européenne pour la gestion des déchets nucléaires hautement radiotoxiques. Le projet GUINEVERE (Generator of Uninterrupted Intense NEutrons at the lead VEnus Reactor) en Belgique qui a été une première mondiale en 2009 pour la réalisation du premier ADS (Accelerator Driven System) avec un réacteur au plomb couplé à un accélérateur de faible puissance comme précurseur de MYRRHA. La mise au point d’un schéma de calcul des échauffements gamma pour les centrales nucléaires à eau pressurisée, ce qui a permis l’amélioration des performances économiques des centrales nucléaires belges. Il est clair que ces projets et d’autres ne sont pas des projets individuels où je suis le seul à y travailler mais ma fierté est d’avoir été l’initiateur ou l’instigateur et d’avoir été suffisamment persuasif et convaincant pour gagner la confiance de collaborateurs et de partenaires très compétents et très enthousiastes.

  1. Avez-vous subi à un moment ou à un autre, une quelconque forme de racisme de la part de vos confrères belges et européens ?

Honnêtement non. Sans doute parce que dans le monde privilégié de la recherche, on ne vous demande jamais votre nationalité en premier lieu. On vous demande d’abord votre labo, puis vos domaines de recherche et enfin si l’on constate que vous avez un accent bizarre on vous demandera de quelle région du monde ou de quel pays êtes-vous. Je me souviens en 1984 quand je faisais mon stage de DEA à Cadarache en Provence où l’on parle avec l’accent marseillais, « peuchère », un jour quelqu’un m’entendant parler a détecté mon accent « Belgo-algérien », me demande si je n’étais pas Alsacien ! Surpris, je lui demande comment a –il pu me prendre pour un Alsacien, il me répond que j’avais un accent un peu trainant sur les fins de phrases ! Je lui dis alors « non, je suis du Nord mais pas du Nord Pas de Calais, le pays des Chtis mais du Nord de l’Afrique. » On s’est mis à rire….

  1. Votre nationalité d’origine n’a jamais été un frein dans votre parcours professionnel ?

Non je n’ai pas cette impression mais je suis un optimiste de nature et si quelque chose ne marche pas comme je l’aurais souhaité, alors je me dis que j’ai mal fait et je dois m’améliorer et ça marchera. Il faut positiver et travailler au lieu de se plaindre et d’accuser les autres. Ce n’est pas votre nationalité qui prime ou dicte les choses mais votre capacité à vous mettre au service des exigences du travail et votre volonté de partager vos idées avec les autres et de canaliser les énergies vers des objectifs communs pour le bien-être du grand nombre.

  1. J’ai appris par un de vos proches que tout petit vous nourrissiez le rêve de devenir cosmonaute, vous avez finalement préféré rester les pieds sur terre ?

Vous êtes bien renseignée ! En 1969 quand Neil Armstrong a marché sur la Lune et d’où il a dit sa phrase célèbre « C’est un tout petit pas pour un homme, un grand pas pour l’humanité », j’avais 8 ans à ce moment – là et je me souviens avec tous les enfants de mon quartier et les parents, on regardait la lune avec des jumelles pour essayer de voir cette chose incroyable « un homme marchant sur la lune ». Bien sûr nous n’avions rien vu mais je me souviens que ça a été un choc pour les vieilles personnes qui n’y croyaient pas mais nous les enfants on commençait à tirer des plans sur la comète et alors moi j’ai dit je serai le premier astronaute ou cosmonaute algérien. Honnêtement, j’ai continué à nourrir ce rêve pendant longtemps puisque en 1985, j’ai essayé de me faire sélectionner pour être le deuxième astronaute belge après Dirk Frimout. J’ai fait les premiers tests de sélection. Dans le formulaire d’inscription, on demandait la nationalité du candidat, j’ai mis : « Belge en instance » car j’étais encore Algérien à cette époque et la double nationalité n’était pas encore d’application. J’ai réussi le test de la centrifugeuse mais on m’a demandé d’expliquer cette mention spéciale relative à la nationalité et là les sélectionneurs m’ont remercié pour mon enthousiasme mais m’ont ramené les pieds sur terre. Ce qui est marrant c’est que le deuxième astronaute belge issu de cette sélection Frank De Winne est maintenant un collègue en charge de la recherche spatiale belge et européenne et nous collaborons sur certains projets pour le spatial vu que le SCK-CEN a aussi un programme de R&D pour le spatial. Comme quoi le monde est petit.

  1. Peut-on affirmer encore que l’Algérie est à des années lumières de la recherche scientifique ?

Non l’Algérie investit dans la recherche mais nous devons encore stimuler la recherche de l’excellence et je pense que c’est possible en permettant à nos chercheurs de se confronter au niveau international. C’est en forgeant qu’on devient forgeron dit le dicton. Je pense aussi que les chercheurs algériens de la diaspora peuvent apporter leurs contributions en siégeant dans les conseils scientifiques de nos institutions de recherche en Algérie, si bien entendu les collègues en Algérie pensent que ça peut leur apporter une plus-value. Les chercheurs d’origine algérienne, responsables de Centres de recherche d’excellence européens ou américains, s’ils le peuvent, devraient faciliter l’accueil de chercheurs algériens dans leurs labos. Ils devraient aussi stimuler la participation d’institutions et de chercheurs algériens dans des projets internationaux comme par exemple le programme EUROMED de la Commission européenne. Tout cela est possible avec de la bonne volonté et dans le respect mutuel et je connais des exemples où ça marche.

  1. Comment expliquez-vous qu’en Algérie on valorise davantage le footballeur que la recherche scientifique ?

Ce n’est pas spécifique à l’Algérie vous savez. Le football est un spectacle et a besoin de quelques stars qui font rêver les jeunes et moins jeunes. Ce qui est dérangeant c’est le football-religion car les gens n’ont rien d’autre pour se cultiver l’esprit. J’aime citer toujours l’exemple de la Commission Européenne qui investit 2 euros par vache européenne dans le cadre des budgets alloués à la PAC, la Politique Agricole Commune et 0.2 euros (10 fois moins) par chercheur au travers du programme-cadre pour la recherche. Vous voyez l’herbe n’est pas forcément verte chez le voisin mais on a souvent l’impression que si !

  1. Un conseil pour les jeunes étudiants algériens en filières scientifiques ?

Oui ! Il faut oser défier vos professeurs, vos aînés ! Ayez des rêves et pour pouvoir les réaliser, n’hésitez pas à bousculer vos aînés. Le changement et l’innovation ont besoin de nouvelles idées et de sang neuf. Mais avoir une nouvelle idée ou une idée originale ne suffit pas car ceux qui ne l’ont pas, vont essayer de vous décourager en vous sortant les phrases toutes faites du genre : « c’est complètement idiot », « ce n’est pas une bonne idée », « si c’est une si bonne idée, pourquoi d’après toi ne l’avons-nous pas testé encore ». Donc, il faut oser secouer le cocotier et oser défier vos aînés et professeurs sans pour cela manquer de respect et surtout adressez-vous aux plus forts et aux plus innovateurs car ils sont passés par la même étape que vous et si vous vous battez pour vos idées ça leur rappellera leur jeunesse et ils vous aiderons !.

Entretien réalisé par Lila Haddad, Correspondante de cnp news à Bruxelles.