En Algérie, on peut mourir, « très » mourir et on peut vivre, « très » vivre… selon le ministre algérien des affaires étrangères, Ramtane Lamamra, qui était aujourd’hui lundi à Bruxelles aux côtés de, Federica Mogherini, haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité et de défense, pour co-présider la 10ème session du Conseil d’association Union européenne-Algérie.

A l’issue de la réunion, la correspondante de CNP NEWS à Bruxelles, interpelle Ramtane Lamamra sur l’état de santé du Président Bouteflika donné pour mort le 10 mars dernier par un certain nombre de médias européens, russes et algériens.

Ramtane Lamamra connu pourtant pour être un bon diplomate, bien dans ses baskets mais hier lundi, il a perdu pied. Il n’était pas préparé à ce genre de questions. La presse algérienne muselée, va en général dans le sens du poil surtout quand il s’agit de questions relatives à l’intouchable Abdelaziz Bouteflika.

La correspondante de CNP News décrit sa rencontre avec Ramtane Lamamara, sa délégation ministérielle et ses journalistes, dans le bâtiment du Conseil de l’Union européenne à Bruxelles.

« Une question banale que de millions d’Algériens se posent en ce moment a failli me coûter la vie. J’ai échappé à un lynchage au sein même du bâtiment du Conseil de l’Union européenne à Bruxelles, une des trois institutions de l’Union européenne où j’ai interviewé des dizaines de chefs d’État et de gouvernement durant mes 23 ans de métier de journaliste accréditée. Tiens, même Abdelaziz Bouteflika est passé par là en 2002.

C’est d’abord le correspondant de la radio chaîne 3, un certain Habib Bensafi, un tlémcénien débarqué depuis peu à Bruxelles, mais a arraché sa place au doyen des journalistes algériens, Areski Mokrane, qui du jour au lendemain, sans explication aucune a été remercié de son poste de correspondant de la chaîne 3 jusqu’au jour où il apprend à ses dépens que la place a été prise par Bensafi.  C’est donc, Bensafi qui hier lance la première balle, des insultes à mon endroit fusent, son visage puant la haine et le doigt menaçant ( يلعن دين ربك ), m’injurie t’il, et de menacer (si je t’attrape dehors, de te tabasserais à mort ). C’est comme cela que certains journalistes algériens, représentent leurs médias à l’étranger.

Les autres journalistes dépêchés d’Algérie ou ramenés de France, s’échangeaient des renseignements sur la journaliste descendue de la planète mars. « C’est qui ? Ah c’est elle là-bas ! ». Seule Afaf Belhouchet, la correspondante de Canal Algérie à Paris, comme par son habitude, joviale, souriante, elle serre les mains, fais la bise à tout le monde, même aux martiens. Les autres pauvres journalistes – car je n’aimerai pas être à leur place, ont tous adopté un profil bas.

Le ministre algérien des affaires étrangères, Ramtane Lamamra, était entouré d’une vingtaine de ses collaborateurs venus participer au Conseil d’association UE-Algérie. J’ai reconnu Ali Mokrani, il avait occupé début 2000 à Bruxelles, le poste de chargé d’affaires ainsi que l’ambassadeur en poste actuellement Amar Belani. A ma vue, leurs visages se sont fermés! Ils n’avaient pas jugé utile de débriefer le ministre mais ils ont tenté maladroitement de le dissuader de répondre à mes questions. Le ministre aime parler, il est très à l’aise avec les journalistes aussi longtemps qu’on ne le gêne pas avec des questions sur l’intouchable Abdelaziz Bouteflika. Justement ça tombait très mal, ma question concernait l’état de santé du Président.

– LLH: Monsieur le ministre, le journal allemand Der spiegel, la télévision publique russe et le journal électronique algérien CNP NEWS, ont donné une information le 10 mars dernier disant que le Président Bouteflika a été victime d’une mort cérébrale. Aujourd’hui, à savoir 3 jours plus tard, cette information n’a pas été démentie par le gouvernement algérien. Ma question est de savoir si le Président Bouteflika est mort ou s’il est encore vivant. Vous avez d’ailleurs l’habitude de le montrer à la télévision… Ne pensez-vous pas que le peuple algérien a le droit …

Le ministre m’interrompt, il m’a senti venir…

– Ramtane Lamamra : Si vous êtes algérienne soyez respectueuse de notre Président.

(Entendez, si vous étiez algérienne, vous ne pourriez pas poser une telle question, et de telle manière. Craignez-le et ne dites pas le président Bouteflika, dites Son excellence le président de la république, Monsieur Abdelaziz Bouteflika, exactement comme en Corée du Nord).

LLH : Je suis journaliste d’abord ici en l’occurrence et je vous pose la question suivante : ne pensez-vous pas que ….

(Lamamra perd pied, ou plutôt ne sait plus sur quel pied danser, il m’interrompt une 2ème fois) :

RL : Je ne crois pas que vous soyez journaliste Madame.

(Comprenez,  qu’une journaliste n’a pas intérêt à poser ce genre de question, sinon elle sait ce qui l’attend.)

LLH : je tente de poursuivre ma question : Est-ce que….

(Le ministre patauge et devient redondant) :

RL : Je ne pense pas que vous soyez journaliste.

Je ne tiens plus compte de ses détours inutiles et je vais jusqu’au bout de ma question car je n’avais plus beaucoup de temps, je devais enchainer avec d’autres interviews.  

 – LLH : Vous ne pensez pas qu’il faille permettre à des représentants de la société civile ainsi qu’un panel de journalistes algériens d’aller rendre visite à Monsieur le Président pour montrer au peuple algérien qui est très inquiet, l’Europe est aussi très inquiète, pour montrer, ou s’enquérir de l’état de santé du Président de la République Mr Bouteflika ?

-RL : Je suis ravie que vous parliez de Monsieur le Président de la République algérienne. Cela signifie qu’en plus d’être journaliste ayant vos propres orientations, vous êtes quand même respectueuse des institutions de ce pays. Vous devriez être maintenant respectueuse de la dignité humaine et de l’intimité de l’être humain et considérer que le Président de la République Monsieur Abdelaziz Bouteflika a une vie privée et que vous n’avez pas le droit,  après avoir dit ce que vous avez écrit dans un journal que vous venez de citer et de faire de la propagande hostile à votre pays et de faire le jeu des adversaires de votre pays….

Bien voilà c’est dit, le ministre pour qui une minute plus tôt je n’étais pas journaliste, je le suis devenue. Il se contredit ? Non ! Car pour être journaliste aux yeux du régime politique actuel , il faut dire Monsieur le Président de la république algérienne démocratique et populaire ! Car pour lui et le sérail, les institutions, c’est Bouteflika, et Bouteflika, c’est l’incarnation de l’Algérie et du peuple, c’est lui qui décide de qui est algérien et de qui est journaliste, il donne et retire la vie…la nationalité. Relisons plus haut la définition du journalisme du ministre. En clair, pour être algérien ou journaliste , il faut courber l’échine à Bouteflika et ses nervis!

Le ministre ne décolère pas. Pour lui, poser une question sur l’état de santé du président de la république, relève de la dignité, de l’intimité et de la vie privée du président! Il aurait eu raison si Abdelaziz était Bouteflika tout court, il n’aurait pas intéressé grand monde, sauf qu’il est officiellement le Président de la République algérienne, désigné pour gouverner un pays de 40 millions d’Algériens. Il est une personne publique et son état de santé n’est pas du domaine privée, il est tenu de publier un bilan médical annuel. Et enfin poser une question que 40 millions d’Algériens se posent n’a rien d’irrespectueux ! Elle est légitime et ne compromet nullement la dignité de l’individu fut-il le président de la république !

A mon tour de l’interrompre pour en venir au cœur de la question :

-LLH : Ok mais est-ce qu’il est vivant, Est-ce que le Président de la République algérienne est vivant ou est-ce qu’il déjà mort ?

-RL : Il est vivant, il est très vivant et il est en charge des affaires du pays et peut–être, il vivra plus longtemps que vous.

Autrement dit la vie des passe-droits en Algérie n’est pas relative, elle est superlative!

Ouf ! Enfin ! En Algérie, on vit et on très-vit. Et pour se libérer de sa hargne, Lamamra décide que le président vivra plus longtemps que moi. Sur le coup, j’ai pris cela pour une menace de mort, surtout que la menace du journaliste de la Radio algérienne proférée à mon endroit 30 minutes plus tôt, trottait encore dans ma tête. La parole de Lamamra est-elle allée plus vite que sa pensée ? A quoi pensait-il?  Que les hommes de Bouteflika feront de moi qu’une bouchée ? Feront- ils en sorte que je meurs avant Bouteflika ? Sauf que Bouteflika est déjà mort, très mort.

Ce qui est certain, c’est que le Conseil européen m’a sauvé d’un lynchage de Ramtane Lamamra, sa délégation et ses journalistes car si j’ai posé cette question banale en Algérie, moi aussi je serais déjà morte…très morte. »

CNPNEWS