• Les conclusions du rapport d’Amnesty International 2015-2016 sont édifiantes. Les droits humains sont menacés dans le monde entier désormais?

Philippe Hensmans: Cela fait plus de 20 ans que je participe à la publication du rapport annuel d’Amnesty International et je pense qu’on a atteint peut-être des limites qu’on avait jamais franchies auparavant. Il s’agit non seulement de violation des droits humains mais aussi de violation du droit humanitaire c’est-à-dire que le droit de la guerre n’est pas respecté. Le non – respect de la protection des réfugiés est à un niveau jamais atteint auparavant. Je crois que l’indicateur extrêmement fort et révélateur, c’est le nombre de migrants. On parle de 60 millions de migrants dans le monde aujourd’hui. Une vingtaine de millions sont des réfugiés et le reste sont des déplacés pour la plupart. Ce sont des chiffres qu’on avait jamais atteint depuis la fin de la 2ème  guerre mondiale et ça montre à quel point la planète aujourd’hui est bouleversée par des crises, des crises qui sont parfois locales mais qui provoquent des déplacements ou des conflits majeurs comme on le voit au Soudan du sud, en Syrie, au Congo ou encore au Mali.

  • Pour être clair, cette situation est le fait du nombre croissant des réfugiés et demandeurs d’asile ou le fait du non-respect des droits Humains par de plus en plus d’États ?

PH : Le fait qu’il y est tellement de réfugiés dans le monde montre qu’il y a de moins en moins de respect des droits fondamentaux et du droit de la guerre. Le doit humanitaire c’est le droit de la guerre, ça veut dire que ceux sont ces droits qui sont les moins respectés par rapport à l’ensemble des droits humains définis dans les traités internationaux. Et malgré tout on constate que dans des pays comme le Yémen par exemple, l’Arabie Saoudite est entrain de commettre des crimes de guerre, à l’aide notamment d’armes et de bombes vendues par les États-Unis et le Royaume-Uni utilisés au Yémen pour massacrer des populations civiles, pour bombarder des hôpitaux, des écoles…. Si on regarde le Soudan du sud, on constate qu’il y a des massacres, qu’il y a de la famine engendrée par les conflits et par la façon dont s’opposent les partis en présence, ne tenant compte en aucune manière des populations civiles qui se retrouvent sur le chemin de l’exile.

  • Est-ce qu’on peut dire qu’après un travail de 70 ans, les droits humains sont en danger aujourd’hui ?

PH : Les droits humains sont toujours en danger parce que si on n’est pas attentif, on ne les respecte pas. Si on n’oblige pas les gouvernements à rendre des comptes, ils laissent aller les choses atteindre des proportions inouïes. Quand on regarde ce qui s’y passe dans chaque pays, on constate que non seulement on ne respecte pas les droits fondamentaux mais on les remet en question. Quand vous avez en Belgique par exemple un homme politique qui dit : « il serait temps de revoir les conventions de Genève concernant le droit d’asile », c’est effrayant parce que cela veut dire que non seulement on ne respecte pas le droit d’asile, mais on met des frontières partout, on hausse les murs de l’Europe Forteresse. Je pense que remettre en question le droit d’asile est juste inadmissible.

  • Cela veut dire que les pays dit « démocratiques » tournent le dos eux aussi aux droits humains ?

PH : Très clairement oui ! Je pense que la question des réfugiés en Europe est une illustration parfaite et malheureuse de violations de droits humains en Europe parce qu’à partir du moment où l’Europe refuse de s’acquitter de ses obligations vis-à-vis des réfugiés, et qu’elle les repousse vers des pays comme la Turquie qui n’est pas un pays où les réfugiés sont en sécurité, ça montre qu’ils n’ont plus rien à faire des droits fondamentaux. Ce qui m’a personnellement frappé c’est quand j’ai interpellé le gouvernement belge concernant l’accord qui a été passé avec la Turquie, un accord qui ressemble davantage à un communiqué de presse, on me répond que ce n’est pas l’Union européenne qui considère la Turquie comme un pays sûr, mais c’est bien la Grèce. Cela veut dire que l’on peut tout se permettre, on passe un accord avec la Turquie, on envoie des gens dans des lieux abominables, on sait aujourd’hui que la façon avec laquelle sont traités les réfugiés en Turquie est exécrable. Monsieur Erdoğan impose ses conditions et règne en maître et personne en Europe n’ose le remettre en question.

  • Les organes de l’ONU qui ont vocation de  défendre les droits Humains et la cour pénale internationale qui juge ceux qui commentent des exactions, ne peuvent plus rien faire à cause des intimidations de certains pays puissants?

PH : Je pense que oui évidemment la cour pénale internationale a ses limites que l’on connaît à savoir qu’à partir du moment où un pays n’a pas ratifié le statut de Rome, portant création de la cour pénale internationale, il n’a pas obligation de s’y soumettre sauf si le Conseil de Sécurité demande au procureur de la Cour Pénale Internationale de s’y intéresser. Donc, il est clair que des pays comme les États-Unis, la Russie, la Chine ne feront jamais l‘objet de poursuites, en tout cas pas avant longtemps. Ce qui provoque d’ailleurs des réactions de certains dirigeants africains qui pensent que c’est toujours les mêmes qui sont poursuivis. Ce qui est un peu vrai mais ce qu’on oublie trop souvent de dire c’est que s’ils sont poursuivis c’est qu’ils ont quand même commis des violations massives des droits Humains. S’il y a des gens comme l’ancien vice-président du Congo, Jean Pierre Bemba qui se retrouve devant la CPI, ce n’est pas par hasard, il a commis de graves violations des droits Humains. Donc, c’est vrai qu’aujourd’hui une grosse partie du travail repose sur les ONG locales et internationales et j’insiste beaucoup sur le travail des ONG locales parce que c’est capital, mais malheureusement nous ne pouvons plus compter que sur nos propres efforts.

  • Que peut faire Amnesty International pour rappeler aux pays démocratiques de cesser d’entraver le travail des ONG ?

PH : Pour moi les pays démocratiques ne le sont vraiment que lorsqu’ils respectent complètement les droits Humains mais ce n’est pas à nous de décréter que tel pays ou tel autre est démocratique ou pas. Beaucoup de pays européens sont cités dans le rapport annuel d’Amnesty International, cela montre à quel point il y a encore du chemin à faire pour tout le monde. Mais je pense qu’heureusement, tout n’est pas perdu, il y a encore des responsables politiques, des parlementaires, des organisations autres que les organisations de défense des droits Humains qui veulent se battre pour le respect des droits fondamentaux. Ce qui est encourageant, c’est de voir le grand nombre de citoyens européens se mobiliser pour l’accueil des réfugiés, on a vu cela en Belgique et dans d’autres pays européens.

  • Dans quelle mesure Amnesty International peut faire pression sur les nations unis et l’UE en particulier ?

PH : Nous pouvons mettre en œuvre une pression concernant les cas individuels, c’est le travail par excellence d’Amnesty International et nous obtenons très souvent de bons résultats. A titre d’exemple, je me suis réjoui du bilan très positif de nos dernières réalisations. Nos interventions ont permis des changements structurels de lois dans certains pays mais il faut bien reconnaître qu’aujourd’hui notre rôle est davantage un rôle de dénonciation que de construction et de prévention. C’est la situation actuelle qui l’impose, on ne peut pas obtenir des gouvernements de progresser en matière de droits Humains, il faut d’abord les empêcher de régresser.

  • Parlons à présent de la région du Moyen-Orient et du Maghreb. Votre rapport 2015-2016 a pointé du doigt un certain nombre de pays de cette région du monde notamment Israël, l’Égypte, la Syrie, l’Irak, l’Algérie. Qu’en est –il des droits Humains en Israël ?

PH : Par rapport à Israël et il n’y a pas grand-chose qui a changé malheureusement. On constate qu’il y a une aggravation de la situation et certaines violations sont commises par l’armée dans les territoires occupés. Avons- nous besoin de rappeler ici que le fait même que les territoires soient occupées est en soit contraire au droit international mais il est clair que de ce côté-là rien ne bouge et au contraire les choses s’aggravent.  Parallèlement et sans comparaison aucune, nous reprochons au Hamas la question de la peine de mort, il y a encore eu tout récemment des exécutions à Gaza, il y a certainement moyen de fonctionner autrement sans avoir recours à ces procédés.

  • La peine de mort n’est pas propre à la Palestine ou à Gaza, elle a cours partout dans cette région, non ?

PH : Il y a une petite vingtaine de pays au maximum dans le monde qui pratiquent la peine de mort aujourd’hui. Quand nous avions commencé à lutter contre la peine de mort, c’était l’inverse, tous les pays pratiquaient la peine de mort sauf une vingtaine. Même si le nombre d’exécutions est le plus faible en Palestine, ce sont des pays comme l’Iran, où le nombre des condamnations à mort et d’exécutions a explosé en 2015. En Arabie Saoudite aussi. Ce qui se passe en Syrie est le plus visible car les médias en parlent plus qu’ailleurs.  En Algérie où on en parle le moins, on enregistre beaucoup d’exactions, le droit de manifester à Alger est banni, la répression des manifestants dans le sud. Alors que les gens ont besoin de s’exprimer, ils sont au chômage, ils n’ont pas de travail, ils vivent dans la précarité. Il y a des disparités à l’intérieur de la société algérienne qui ne peuvent que susciter ce genre de réaction.  C’est aussi le cas pour les journalistes ou les caricaturistes qui dès qu’ils osent critiquer Monsieur Bouteflika ou la façon dont est répartie la manne pétrolière ou gazière, ils risquent de se retrouver en prison.

  • Puisque vous évoquez l’Algérie, deux télévisions ont été fermées, Atlas TV a été saccagée et son matériel confisqué. EL Watan TV a été fermée récemment sans raison. Il y a quelques semaines, CNP News a été piraté.  Les détenteurs du pouvoir sont des intouchables ?

PH : Oui, oui et cette situation n’est pas propre à l’Algérie malheureusement, c’est quelque chose qu’on va retrouver dans tous les pays de la région.  La situation en Égypte est tragique et nos états, nos gouvernements préfèrent ne pas voir tout ça. Par exemple, trois journalistes d’Al Jazeera ont été arrêtés, Ils ont pu être libérés grâce aux pressions de certaines ONG.  Et pour 2 d’entre eux il a fallu une grâce présidentielle. Il y a une vingtaine de journalistes à l’heure actuelle qui croulent en prison en Égypte, juste pour avoir fait leur travail. Le président du syndicat de la presse et deux de ses collègues ont été arrêtés et emmenés en prison également. Des blogueurs sont arrêtés, un jeune homme qui portait un T-shirt avec un écriteau hostile au régime d’Al Sissi a failli être condamné à mort. Ceux sont des choses effrayantes et inadmissibles.

  • Un mot sur la guerre en Syrie. Est-ce qu’on peut parler de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité ?

PH : Oui surement. Des crimes qui sont commis par le régime de Bashar Al Assad et pas seulement, cela est vrai aussi pour DAESH, c’est vrai aussi pour les autres groupes armés. Nos rapports ont mis en évidence des exactions abominables commises par tous les camps. On assiste malheureusement à des violations massives des droits Humains.

CNP NEWS