Le parcours du cadet de la fratrie Abdeslam, un petit caïd issu de Molenbeek, rattrapé par le salafisme et qui finit comme le terroriste le plus recherché d’Europe.

Dans la nuit du 2 au 3 décembre 2010, quatre jeunes Bruxellois quittent Molenbeek dans l’Opel Corsa de la sœur d’Abaaoud. Direction : le Brabant wallon. Ils ont un pied-de-biche, un couteau, un spray lacrymogène et des cagoules. Leur objectif est de voler des voitures. Ils se dirigent vers Genval et Limelette, où ils ont repéré deux garages qu’ils entendent bien « visiter ».

Mais l’escapade des Molenbeekois se termine mal. A Limelette, alerté par l’alarme, le garagiste appelle la police. La fuite est de courte durée. Les policiers les retrouveront en état d’hypothermie dans la Dyle.« C’étaient les pieds nickelés, de la petite délinquance sans grande envergure », nous disait en décembre dernier l’avocat Alexandre Château. Oui et non. Car dans l’Opel Corsa se retrouvaient au moins deux des futurs protagonistes de la plus grosse affaire de terrorisme que la Belgique et la France aient connue.

Il y avait là Abdelhamid Abaaoud, le cerveau présumé des attentats de Paris, son ami Salah Abdeslam, qui a été arrêté, et deux comparses, Darius C. et Ahmet A. qui ne semblent pas liés à la mouvance islamiste.

Les quatre ont entre 20 et 23 ans. Abaaoud, qui vit alors à Molenbeek à la chaussée de Gand, est le plus âgé. C’est un ami d’enfance d’Abdeslam, même si ce dernier est domicilié alors dans un appartement de la rue Emile Sergijsels à Koekelberg. Pris sur le fait, les quatre Bruxellois sont en aveux et placés en détention préventive.

Viré de la Stib car en prison

Leur procès à Nivelles ne tardera pas. Il aura lieu au début 2011. Au juge, Abaaoud déclarera qu’il « vit d’air et de lumière« . Ahmet A. dira : « Je ne suis pas innocent mais je n’ai rien volé ». Darius C. dépend du CPAS tandis qu’Abdeslam plaidera, avec son avocat, le fait qu’il a un travail stable à la Stib, où il travaille depuis septembre 2009 comme mécanicien au dépôt des trams à Ixelles.

Le 25 février 2011, ils seront condamnés à un an de prison avec sursis. Le juge a estimé qu’il fallait leur donner « une chance » car aucun d’eux n’avait un lourd casier judiciaire. Abaaoud avait déjà été condamné à une peine de travail pour une affaire de recel en 2006. Ahmet A. avait le casier le plus lourd, avec une condamnation à un an de prison pour plusieurs recels et faits de rébellion. Mais pour Salah Abdeslam, ce fait divers banal eut des conséquences plus graves. En janvier, la Stib l’a informé qu’il était licencié pour « absence injustifiée ».

Poursuivi aussi au Maroc

Son père, conducteur de tram, travaillait aussi à la Stib. Abderrahmane Abdeslam fait partie de cette génération du Rif marocain appelée, par la Belgique, par une convention bilatérale en 1964, à pallier le manque de main-d’œuvre dans le pays. Né à Oran en Algérie en 1949, il a gardé sa nationalité française qu’il a transmise à ses quatre fils et à leur fille et s’est installé avec sa femme marocaine à Bruxelles. Mais l’été, toute la famille se rend dans le fief familial au Maroc, Bouyafar, une bourgade de 15 000 habitants, de plages et de pêcheurs, où la famille possède une maison moderne, selon « Le Monde ».

Salah Abdeslam n’était pas un enfant de chœur, même quand il se rendait au Maroc. En 2010, il a été arrêté à Agadir par la police marocaine dans le cadre d’une affaire de coups et blessures. Le tribunal le condamna le 31 mai à quatre mois de prison, toujours avec sursis, et 800 dirhams d’amende.

Un petit caïd de quartier

Un temps élève à l’athénée Serge Creuz, il aimait la frime, les filles, l’alcool, les joints, les cigarettes. Tous ses amis évoquent un caïd de quartier, du genre fêtard et lève-tard. Les autres habitants évitaient cette bande de petits caïds qui a grandi à l’ombre de la maison communale. Hormis l’aîné Yazid, parti s’installer ailleurs avec sa femme, les trois frères vivaient au domicile familial à Molenbeek, sur la place communale, dans l’un des 400 logements que possède la commune et que celle-ci loue à bas prix aux familles défavorisées.

Brahim, 31 ans, Mohamed, 29 ans, et Salah, 26 ans, vivaient chez leurs parents mais à des rythmes bien différents. « Brahim et Salah découchaient la nuit et quand ils revenaient le matin, Mohamed partait au travail », racontait fin décembre Me Nathalie Gallant, l’avocate de Mohamed, devenue le « spin doctor » de la famille face aux hordes de journalistes sonnant à la porte de la maison.

Car Mohamed travaillait. Il a été durant des années l’un des plus proches conseillers de l’ancien bourgmestre socialiste Philippe Moureaux, avant d’être versé au service « Démographie » de la commune. A« son plus fidèle collaborateur », l’ancien bourgmestre a même dédicacé son roman policier « La Soupière chinoise », paru en 2011.

Quand Françoise Schepmans, la libérale, a été élue au maïorat de Molenbeek, en 2012, elle s’est rendu compte du clientélisme qui sévissait dans la commune. La famille Abdeslam bénéficiait indûment d’un logement communal car ses revenus annuels dépassaient les 100 000 euros. « Leur contrat prend fin en 2016 car ce n’est pas facile de mettre dehors des locataires », nous disait-elle.

La radicalisation et les préparatifs

La commune a également fait fermer à la mi-août le bar « Les Béguines » que Brahim et Salah avaient ouvert en 2013 à Molenbeek. La police avait fini par être alertée par les vapeurs de marijuana qui s’échappaient du troquet. « Avec Brahim, dès que tu entrais, il te sautait dessus pour te vendre quelque chose », a raconté Abdel, 34 ans, à l’AFP. Après la fermeture du café cet été, Salah a démissionné, le 30 septembre comme l’atteste le Moniteur, de son poste de gérant tandis que Brahim, le principal actionnaire, a cédé ses parts à un certain Batis Rida qui a transféré le siège social à Quiévrain.

Cette vente résulte-t-elle de la fermeture imposée par les autorités ou d’un acte prémédité des frères Abdeslam avant les attentats de Paris ? C’est la bouteille à l’encre. Mais en septembre, les frères Abdeslam étaient manifestement déjà au parfum de l’opération qui se préparait au départ de la Syrie. Brahim et Salah avaient été repérés par la police belge, le premier pour avoir tenté de rejoindre la Syrie au début 2015, le second pour radicalisme. Les deux frères figuraient dans la liste des 85 Molenbeekois fichés par l’Ocam et transmise au bourgmestre en juin dernier. Ils étaient décrits comme « radicalisés, appartenant à la mouvance islamiste ».

Mohamed parle d’un « lavage express du cerveau« . Son avocate Me Gallant ajoutait : « Vestimentairement, ils n’avaient pas changé. Il y a deux choses a posteriori. C’est qu’ils avaient arrêté de boire et qu’ils priaient un peu plus qu’avant ». Les deux frères s’entraînent aussi aux arts martiaux. Convertis au salafisme et à ses strictes normes, les délinquants se préparent.

A la fin août, Brahim annule un mariage au Maroc. Un proche le décrit, au « Wall Street Journal », comme« scotché aux vidéos » de l’ordinateur du café et « parlant souvent d’aller en Syrie », « où nos sœurs meurent et sont violées par des commandos ». Salah voyage beaucoup. Il est fiché par l’Ocam, mais n’est pas recherché et dispose d’un passeport européen. Il est contrôlé en août sur un ferry faisant la liaison entre Bari et le port de Patras en Grèce, et en septembre en Autriche, en provenance d’Allemagne.

Le logisticien qui ne meurt pas

Dans la nuit du 11 au 12 novembre, ils sont partis en convoi de Bruxelles dans deux voitures, une Seat et une Clio louées par Abdeslam, le logisticien du groupe. Ils font escale à Charleroi pendant une dizaine d’heures. Une troisième voiture, une Polo, les rejoint. Ils s’installent dans deux modestes hôtels à Bobigny(Seine-Saint-Denis) et Alfortville (Val-de-Marne). On connaît la suite. Ce furent les attentats meurtriers de Paris.

« Son frère espère que j’organise sa reddition et mon rôle consisterait à ce que cette reddition se passe bien. Je suis convaincue qu’il est terré quelque part« , assurait alors Me Gallant. Prémonitoire…Christophe Lamfalussy